L’ère du soupçon : jurys, profs et détecteurs d’IA face à la question de l’authenticité

Qu’est-ce qu’IA ?OpinionOctobre 2026

L’ère du soupçon : jurys, profs et détecteurs d’IA face à la question de l’authenticité

Depuis le 21 septembre 2026, des captures d’écran de détecteurs d’intelligence artificielle ont suffi à faire naître, sur les réseaux sociaux, le soupçon qu’un roman salué par la critique n’aurait pas été écrit par son auteur. Au-delà du cas du roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, d’abord sélectionné pour le Goncourt cette année puis exclu, cette polémique pose une question : pourquoi quelque chose qui est largement prévisible en 2026 (un auteur qui s’aide de l’IA à un degré ou un autre pour écrire) n’a pas été anticipé et crée un tel branle-bas de combat dans le monde de l’édition et même au-delà ?

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Le monde de l’enseignement, aux premières loges depuis 2022

Cette question a déjà frappé de plein fouet le monde de l’éducation et de l’enseignement supérieur dès les débuts de l’IA grand public, fin 2022. Les élèves et étudiants s’en sont quasiment instantanément emparés. J‘enseignais dans un programme universitaire portant sur l’IA à ce moment-là, et déjà une grande partie des travaux à réaliser chez soi, seul ou en groupe, montrait les caractéristiques de travaux générés. Aucune politique n’a été mise en place à l’époque, inertie oblige, et les enseignants sont restés seuls avec leurs soupçons de « triche », sans pouvoir caractériser cela avec certitude et sans avoir la possibilité, pour la plupart, de revoir complètement leur manière d’enseigner pour éviter de noter l’IA plutôt que les étudiants.

Le monde de l’enseignement, les deux pieds sur terre et contraint de constater tous les jours les conséquences de l’IA sur sa manière de travailler, a donc rapidement eu à se poser la question : est-ce une production authentiquement humaine ? Mâtinée d’IA ? Entièrement générée ? Le monde de l’édition en France semble avoir pu esquiver la question jusqu’à la déflagration causée par les soupçons colportés par un compte X au départ anonyme. Comment cela s’explique-t-il ? Certains sur les réseaux sociaux ont une réponse toute faite : ce serait la conséquence d’un entre-soi délétère, typiquement parisien, germanopratin même… Ce n’est probablement pas si simple.

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Les détecteurs d’IA, une solution magique ?

Au cours des deux dernières années, j’ai constaté dans les conférences et formations consacrées à l’intelligence artificielle à destination des enseignants que le recours aux détecteurs d’IA revient régulièrement, souvent comme une solution aussi aisée que séduisante au problème de l’authenticité des travaux remis par les élèves. Car le soupçon règne désormais, et la confiance s’érode sans qu’on puisse affirmer avec certitude que les outils de détection, présentés comme la solution ultime permettant de lever le doute, sont eux-mêmes fiables. Or la littérature scientifique invite à une grande prudence sur le sujet. Les performances de ces outils varient selon les corpus, les langues, les modèles et les conditions de rédaction et, surtout, leurs erreurs (notamment les faux positifs, c’est-à-dire les écrits détectés à tort comme étant des productions de l’IA) rendent problématique leur usage comme preuve ou comme fondement d’une sanction.

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Des outils dont on ne maîtrise pas les subtilités, devenus « oracles »

On a connu Compilatio il y a quelques années, maintenant GPT Zero, Turnitin, Pangram… Mais attention à ne pas tout mettre dans le même sac. Les logiciels anti-plagiat comme Compilatio comparent un texte à des sources existantes : quand ils signalent un passage copié, on peut aller vérifier la source. Les détecteurs d’IA, eux, n’ont aucune source à montrer : ils estiment une probabilité, à partir de la manière dont le texte est écrit. Turnitin a ajouté cette fonction en 2023, et de nouveaux venus comme Pangram promettent aujourd’hui une fiabilité inégalée. Des promesses, mais sans certitude : OpenAI a lui-même retiré son propre détecteur en juillet 2023, faute de fiabilité suffisante. Et une étude de l’université Stanford a montré la même année que ces outils classaient bien plus souvent à tort comme « générés par IA » les textes écrits par des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Alors, ça sert à quoi ?

Au final, c’est une manière d’objectiver le problème de l’authenticité, mais ça contourne le problème de fond : changer les évaluations scolaires et universitaires pour s’assurer qu’un apprenant est bien l’auteur de son contenu (texte, images, vidéo, maquettes, son…). Il est plus difficile de changer les pratiques que de confier la détection à un outil magique qui rend une sentence sibylline (« 90 % IA »), quasiment comme un oracle de l’Antiquité.

Il est plus difficile de changer les pratiques que de confier la détection à un outil magique.

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Alors on fait quoi maintenant ?

Il n’y a pas de solution toute prête, et c’est ça qui est intéressant justement ! C’est un changement de paradigme complet, et la réponse doit être le fruit d’une réflexion collective, critique, nuancée (oui, j’aime bien aussi les rythmes ternaires, comme Thélyson Orélien et comme l’IA, paraît-il, mais je suis bien un humain, n’en déplaise à Pangram et consorts).

Le monde de l’édition, secoué par le scandale lié à C’était ça ou mourir (sur lequel personne ne peut trancher, déjà parce que la question qu’il aurait fallu poser, c’est : « Thélyson Orélien, avez-vous utilisé l’IA, ne serait-ce que pour relire ou corriger votre texte ? », mais cette question préalable à l’accusation n’a, a priori, pas été posée), propose d’apposer désormais un label « sanctuaire humain » sur les textes 100 % produits par l’humain. Et comment ça marcherait ? Ce serait déclaratif : l’auteur s’engage à ne pas utiliser l’IA. On imagine la transposition de ce label (ou d’un contrat pédagogique du même style) à l’école ou à l’université, et on se gausse d’avance.

Un homme souriant, assis sur un canapé, riant et pointant du doigt.
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Quand les accusations de génération par l’IA vont en justice

CAS N° 1États-Unis : un étudiant obtient l’annulation de sa sanction

Aux États-Unis, un étudiant d’Adelphi University, Orion Newby, a obtenu en janvier 2026 l’annulation judiciaire d’une sanction prise quand son devoir a été détecté comme intégralement généré par IA par l’outi Turnitin. L’étudiant avait reçu un zéro et devait suivre une formation contre le plagiat ; il risquait par ailleurs des conséquences plus lourdes en cas de nouvelle accusation.

La juge Marber a estimé que la décision de l’université et le rejet du recours étaient « without valid basis and devoid of reason » (sans base valable et dépourvus de justification rationnelle) et a ordonné l’effacement de la mention du dossier de l’étudiant. Au-delà du résultat d’un détecteur, l’affaire mettait en jeu la capacité de l’établissement à examiner les éléments contradictoires : autres résultats de détection, accompagnement par des tuteurs, témoins et traces possibles du processus de rédaction.

Le précédent ne signifie pas qu’aucune fraude assistée par IA ne puisse être établie. Il signifie en revanche qu’un score algorithmique ne peut remplacer une instruction contradictoire, contextualisée et proportionnée aux conséquences d’une accusation.

CAS N° 2Canada : l’université de Waterloo renonce à la détection de l’IA de Turnitin

L’Université de Waterloo a décidé de retirer à ses utilisateurs la fonction de détection d’IA de Turnitin à partir de septembre 2025. La décision repose sur trois motifs : le manque de fiabilité des détecteurs, leurs biais possibles envers les étudiants dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, et un rapport coût-bénéfice jugé défavorable.

L’établissement explique avoir pris cette décision après consultation de plusieurs instances universitaires : doyens associés, responsables académiques, comités liés à l’enseignement, à l’expérience étudiante et à la stratégie EdTech. L’université de Waterloo estime qu’il est important de pouvoir repérer et traiter les usages non autorisés de l’IA, mais sa conclusion est qu’aucune solution technique ne permet actuellement d’identifier efficacement et de manière fiable l’usage de l’IA générative.

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Se poser les bonnes questions

Pour conclure, il n’y a pas de solution magique qui résoudrait le problème de l’authenticité d’un texte ou d’une production d’élève ou d’étudiant (ou même de n’importe quelle production de l’esprit de n’importe qui dans le monde professionnel). On peut imaginer des solutions farfelues :

… mais qui peuvent devenir un dernier recours si on ne trouve rien d’autre. Le fond du problème est le plus gros du travail : se poser les bonnes questions pour trouver des réponses solides et concrètes à la question de l’authenticité :

Pour le monde de l’édition

  • Qu’est-ce qu’un écrivain ? ou plus précisément « Que reste-t-il de l’écrivain lorsque la machine sait écrire ? »Fabrice Raffin, Le Monde, 2 octobre 2026
  • Comment repenser la manière de récompenser la littérature à l’ère de l’IA ?

Pour l’enseignement et la formation

  • Comment évaluer les élèves à l’ère de l’IA ?
  • Comment repenser l’enseignement pour faire acquérir des connaissances et compétences aux élèves au lieu d’évaluer les productions d’IA ?
  • Avec les bouleversements de l’IA sur le monde du travail, de quelles connaissances et compétences aurons-nous besoin demain ? (Spoiler : la pensée critique en fait inévitablement partie.)

Pour les deux

  • Qu’est-ce qu’un travail « authentique » ? Faut-il que ce soit 100 % humain pour être « authentique » ?
  • L’IA peut-elle être un co-auteur ?
  • Faut-il demander aux élèves, comme aux auteurs, de déclarer leur usage de l’IA, et comment instaurer la confiance pour que cette déclaration soit honnête ?
  • Qui fixe les règles : l’enseignant, l’établissement, le ministère, la maison d’édition ? Et comment former ceux qui doivent les appliquer ?

Sources : Université de Waterloo, « Discontinuing use of AI detection functionality in Turnitin » (uwaterloo.ca) ; Franceinfo, « Une maison d’édition crée un label 100 % humain, sans IA » (franceinfo.fr) ; RFI, « Accusé d’avoir utilisé l’IA pour C’était ça ou mourir, l’écrivain haïtien Thélyson Orélien s’en défend », 23 septembre 2026 (rfi.fr) ; The Conversation, « Ce que l’affaire Thélyson Orélien dit de nos représentations de la littérature » (theconversation.com) ; Fabrice Raffin, tribune, Le Monde, 2 octobre 2026 (lemonde.fr) ; France Inter, « Le président de l’Académie Goncourt veut modifier le règlement pour interdire l’utilisation de l’IA » (radiofrance.fr) ; Weixin Liang et al., « GPT detectors are biased against non-native English writers », Patterns, 2023.

Y.L., responsable du pôle formation

Y.L.

Responsable du pôle formation

Scientifique de formation et dans l’âme, j’ai acquis une solide expérience auprès d’entreprises internationales, notamment dans l’ingénierie et l’industrie pharmaceutique. J’ai été chargée de cours à l’université, en France, dans un programme consacré à l’intelligence artificielle. Également diplômée en management, je pilote aujourd’hui le pôle formation, et j’assure la veille en matière d’innovation.

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