Le parcours « écrire et combattre pour l’égalité » dans lequel s’insère la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges (1791) peut être étudié à la lumière du texte satirique de Voltaire qui lui est antérieur et qui s’intitule « Femmes, soyez soumises à vos maris… », publié dans Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques (1768). Découvrez notre proposition d’analyse linéaire de cet extrait.

« Femmes, soyez soumises à vos maris…» Voltaire, Analyse
☞Contexte
Le contexte de « Femmes, soyez soumises à vos maris », un pamphlet satirique de Voltaire paru en 1766 et inclus dans ses Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques (1768), s’inscrit dans une période de débats philosophiques et sociaux sur la condition des femmes au XVIIIe siècle.

À cette époque, Voltaire était installé au château de Ferney, près de la frontière suisse, où il s’était réfugié pour échapper aux persécutions en France. Cette position lui permettait de publier ses œuvres critiques et polémiques avec une relative sécurité.
Le pamphlet de Voltaire s’inscrit dans le contexte plus large des Lumières, un mouvement intellectuel qui remettait en question les structures sociales et religieuses traditionnelles.
Bien que le titre du pamphlet puisse sembler conservateur, il s’agit en réalité d’une satire visant à critiquer les attitudes patriarcales de l’époque. Voltaire utilisait souvent l’ironie et la satire pour dénoncer les injustices sociales et religieuses.

Il est important de noter que ce pamphlet précède de plusieurs décennies les écrits plus explicitement féministes d’auteures comme Olympe de Gouges, qui en 1791 publiera sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.
☞L’extrait : «Femmes, soyez soumises à vos maris… »
L’abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. « Qu’avez-vous donc, madame ? » lui dit-il.
– J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.
– Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul [3] ?
– Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile à vivre. Etait-il marié?
– Oui, madame.
– Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire: Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : « Voilà un homme qui sait vivre »; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles: je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider[4] quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez !
Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit :
Du côté de la barbe est la toute-puissance[5].
Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué: j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.
(…) L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale.
[1] Les Epîtres de Saint-Paul, un des apôtres du Christ, font partie du Nouveau Testament.
[2 Plaider contre moi.
[3] Parole d’Arnolphe qui cherche à raisonner sa jeune pupille Agnès, dans l’Ecole des Femmes de Molière.
Lisez l’extrait complet sur le site de l’Académie de Versailles.
Commentaire
Remarques générales
Problématique
Comment Voltaire utilise-t-il le dialogue entre la maréchale et l’abbé de Châteauneuf pour critiquer la soumission des femmes et plaider en faveur de l’égalité des sexes ?
Introduction
I. Une mise en scène théâtrale de la colère féminine
L’extrait s’ouvre sur une scène théâtrale, avec la maréchale « toute rouge de colère ». Cette hyperbole souligne l’intensité de son émotion et prépare le lecteur à un échange vif. La structure dialoguée qui suit renforce cet aspect théâtral, permettant à Voltaire de mettre en scène de manière vivante le débat sur la condition féminine.
La cause de cette colère est rapidement révélée : la découverte d’un texte prônant la soumission des femmes. La réaction impulsive de la maréchale (« j’ai jeté le livre ») traduit son rejet viscéral de cette idée.
L’abbé réagit avec stupéfaction, soulignant le caractère sacré du texte critiqué par la maréchale. Son exclamation révèle le choc face à l’irrévérence de son interlocutrice envers un texte fondamental du christianisme (« Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ? »). L’ironie voltairienne apparaît lorsque l’abbé révèle qu’il s’agit des Épîtres de saint Paul , confrontant ainsi directement la pensée religieuse traditionnelle à l’indignation féminine.
II. Une critique acerbe de la soumission féminine
La maréchale rejette catégoriquement l’argument d’autorité et développe ensuite une argumentation passionnée contre l’idée de soumission. Elle commence par une attaque ad hominem contre saint Paul, le qualifiant d' »impoli » et d' »homme très difficile à vivre », remettant ainsi en question l’autorité de l’auteur des Épîtres. Elle juge le contenu du texte indépendamment de son auteur, démontrant une pensée critique et rationnelle. La question « Etait-il marié? » suggère que l’expérience du mariage aurait pu modifier les opinions de saint Paul sur la soumission des femmes. La maréchale commence par une attaque ironique contre saint Paul : « Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature ». Cette remarque sarcastique suggère que seule une femme exceptionnellement docile pourrait tolérer un tel homme. Elle poursuit avec une menace voilée : « si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays », exprimant sa volonté de résistance face à l’oppression masculine.
Elle ridiculise ensuite l’injonction biblique « Soyez soumises à vos maris ! » en la confrontant à des qualités plus acceptables : « Soyez douces, complaisantes, attentives, économes ». Cette comparaison souligne l’absurdité de la soumission totale par rapport à des vertus conjugales plus raisonnables.
Elle poursuit en opposant sa propre expérience conjugale aux préceptes pauliniens : « Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style. » Elle compare donc les écrits de saint Paul à ceux de son mari, plaçant ainsi les textes sacrés au même niveau que la correspondance mondaine. Cette comparaison irrévérencieuse souligne l’absurdité de la soumission demandée aux femmes dans un contexte social plus égalitaire.
La négation « Ni lui ni moi ne promîmes d’obéir » souligne l’égalité dans son couple, en contraste avec la soumission prônée par Paul. La maréchale énumère ensuite les difficultés inhérentes à la condition féminine (grossesse, accouchement, menstruations), arguant que ces épreuves suffisent sans qu’on y ajoute l’obéissance.
À travers ce dialogue, Voltaire critique habilement l’autorité religieuse et les préceptes misogynes, en donnant à la maréchale des arguments à la fois rationnels et ironiques qui remettent en question la légitimité des textes sacrés concernant la condition féminine.
III. Un plaidoyer pour l’égalité naturelle entre hommes et femmes
Dans la dernière partie, la maréchale s’attaque aux fondements mêmes de la domination masculine. Elle réfute l’argument de l’autorité naturelle des hommes en tournant en dérision les caractéristiques physiques masculines (« un vilain poil rude »). La maréchale reconnaît les différences biologiques entre hommes et femmes (« elle nous a fait des organes différents »), mais refuse d’y voir une justification de la domination masculine. Elle souligne que ces différences créent une interdépendance (« en nous rendant nécessaires les uns aux autres ») plutôt qu’une hiérarchie. L’utilisation du terme « esclavage » pour décrire la soumission des femmes est particulièrement forte (mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage). Elle établit un parallèle entre la condition des femmes soumises et celle des esclaves, soulignant l’injustice de cette situation.
Elle reconnaît la supériorité physique masculine mais la réduit à une simple différence musculaire, insuffisante pour justifier une domination. Cette argumentation, mêlant humour et bon sens, vise à démontrer l’absurdité des justifications traditionnelles de la supériorité masculine.
La citation de Molière « Du côté de la barbe est la toute-puissance » est habilement détournée pour servir son propos, montrant la capacité de la maréchale à utiliser la culture pour appuyer son argumentation.
Enfin, dans la dernière phrase de l’extrait, « L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale » montre un homme d’Église incapable de défendre les textes sacrés face à une femme de la noblesse. Voltaire remet en question l’autorité traditionnelle et expose les contradictions entre les enseignements religieux et la réalité sociale de son époque.
En conclusion, Voltaire utilise ce dialogue pour critiquer vivement les idées de soumission féminine, en donnant à la maréchale des arguments à la fois passionnés et rationnels. L’humour et l’ironie servent à rendre le propos plus percutant, tout en évitant la censure que pourrait susciter une attaque trop directe contre l’Église.
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