Dans un environnement de plus en plus saturé d’informations et de distractions, l’attention des élèves est devenue une ressource précieuse et rare. En tant qu’enseignants nous faisons à un défi de taille : capter et maintenir l’attention des apprenants pour favoriser un apprentissage efficace. Pas une mince affaire quand on doit composer avec les habitudes attentionnelles de jeunes désormais habitués à TikTok ! Cet article explore des stratégies pédagogiques basées sur la recherche scientifique pour mieux enseigner dans ce contexte.

Pour mieux enseigner, comprendre d’abord l’attention en milieu scolaire
L’attention, c’est quoi ?
Selon la définition scientifique (Michael et Al., 2022) , l’attention est
la fonction qui (i) nous permet de sélectionner une information parmi d’autres, (ii) et cette obligation de sélection provient des limites que nous avons dans nos capacités cognitives à cause de nos contraintes biologiques.
En gros, nous devons opérer une sélection dans le monde qui nous entoure de ce sur quoi nous portons notre attention. C’est parce qu’on ne peut traiter qu’un nombre limité d’informations à la fois.
Comme c’est elle qui détermine ce qui doit être traité, c’est aussi elle qui détermine le contenu de notre monde !
Pas d’attention = pas d’apprentissage (l’attention est un “prérequis” sans lequel les apprentissages ne pourraient se faire selon Leconte-Lambert (1991).

Temps d’attention maximal
Les recherches sur l’attention soutenue chez les enfants et les adultes révèlent des limites importantes :
- Enfants de 5-6 ans : 15-20 minutes d’attention soutenue en moyenne ⚠️
- Enfants de 7-8 ans : 20-30 minutes, avec de brèves périodes de déconnexion ⚠️
- Adultes : déclin des capacités attentionnelles après 30-45 minutes de travail continu ⚠️
L’expérience de l’horloge de Mackworth (1948) a démontré que l’attention soutenue ne dépasse généralement pas 30 minutes, après quoi la vigilance diminue considérablement.
Concernant la durée totale d’attention sur une matinée d’école :
- Enfants de 6-7 ans : environ 2 heures ⚠️
- Enfants de plus de 7 ans : 2h30 à 3 heures ⚠️
Ces résultats soulignent donc l’importance d’adapter les activités et les périodes de travail aux capacités attentionnelles limitées des enfants et même des adultes
Pour Renaud Hétier, enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’Université Catholique de l’Ouest à Angers, auteur de plusieurs ouvrages sur l’attention, le temps d’attention et la profondeur attentionnelle sont extrêmement fragilisés par une culture du morcellement, de la vitesse, de l’animation…
Il défend l’idée que le numérique perturbe notre attention parce qu’il amenuise nos relations interpersonnelles.
Vers une éducation de l’attention ?
L’attention, c’est donc une compétence très importante que les élèves doivent développer et elle est limitée.
Elle est influencée par de nombreux facteurs, dont :
- l’environnement d’apprentissage
- les méthodes d’enseignement
Un environnement trop riche peut inviter à la distraction, tandis qu’un environnement pauvre en sollicitations peut conduire au vagabondage mental (Michael et Al., 2022).

L’anthropologue Tim Ingold propose de repenser l’éducation non pas comme une transmission de connaissances, mais comme un processus de développement de l’attention.
Cette approche implique de créer des situations d’apprentissage qui nourrissent et raffinent la curiosité naturelle des élèves.
Ce que nous acquérons de plus important dans les multiples contextes d’apprentissages que nous traversons depuis l’enfance, ce ne sont pas tant des informations, des connaissances ou des contenus de savoirs (autrement dit : des « représentations »), que des sensibilités, des habitudes, des capacités d’ajuster, finement et en temps réel, nos gestes aux réponses qu’ils rencontrent dans nos environnements (…)
Yves Citton
Le rôle crucial de l’enseignant
Guidage et maintien de l’attention des élèves pendant la classe
Les recherches montrent que l’enseignant joue un rôle déterminant dans le guidage de l’attention des élèves.
Le rôle de l’enseignant, dans le sous-système qu’est
l’alerte, est de montrer le moment où il faut faire attention.
Marion Sureau, Noémie Vallée, L’impact de l’attention dans les apprentissages (2024)
Les résultats de recherche incitent donc l’enseignant à:
- rester continuellement visible par tous les élèves pour maintenir leur attention 👀
- guider leur attention vers ce qu’ils doivent voir, entendre, faire 👉
- être un animateur de la classe, en créant des points d’accroche pendant le cours 🕺
- changer d’intonations vocales et utiliser des gestes 👄
- utiliser des supports vidéo à condition qu’ils soient courts et intéressants 📱
- faire des recentrages comme des interruptions pour capter à nouveau l’attention quand elle s’émousse ⏸️
Rapport de l’enseignant au savoir et circulations attentionnelles
Par ailleurs, la manière dont il structure ses activités et son propre rapport au savoir impacte directement l’attention des apprenants.
Renaud Hétier, philosophe de la didactique, souligne l’importance des « circulations attentionnelles » au sein de la classe, où l’attention que l’enseignant porte lui-même au contenu enseigné influence celle des élèves.

Stratégies pour favoriser l’attention des élèves
Il ne s’agit pas de passer son temps à s’agiter en classe et à faire des exercices de voix tout en sautant d’une activité à l’autre, la classe ce n’est pas le centre aéré. L’enseignant n’a pas besoin non plus de devenir un Tiktokeur qui fait classe…
Ce qu’on peut faire, c’est :
- Cultiver la curiosité : L’enseignant doit maintenir sa propre curiosité envers le sujet enseigné pour susciter celle des élèves, en s’inspirant des formats courts que les jeunes regardent sur les réseaux sociaux et sur TikTik notamment (expliquer rapidement et faire interagir les élèves pour qu’ils posent des questions)
- Adapter l’enseignement aux rythmes attentionnels : Tenir compte des variations de l’attention au cours de la journée pour organiser les activités d’apprentissage
- Créer un environnement d’apprentissage propice : Équilibrer les stimulations pour éviter la surcharge ou la sous-stimulation
- Utiliser des techniques de questionnement : La pédagogie de la question peut stimuler l’attention et l’esprit critique des élèves
- Favoriser l’engagement actif : Impliquer les élèves dans des activités qui requièrent leur participation active plutôt que la simple écoute passive. Ça peut consister à inclure des contenus interactifs en cours, ou même des vidéos courtes issues des réseaux sociaux (comme avec Booktok par exemple), ou à faire réaliser ces contenus par les élèves dans le cadre de l’apprentissage.
S’aider des résultats de la science
Le programme ATOLE (« ATtentif à l’écOLE ») est un projet d’éducation de l’attention à l’école et mené par Jean-Philippe Lachaux.
Ce programme est un guide d’activités simples et ludiques pour les enseignants, les éducateurs, ou
encore les parents, afin de permettre aux enfants de la maternelle au collège de
découvrir et d’apprendre ce que représente l’attention. Consultez-le ici.
Vers une écologie de l’attention ?
Pour l’anthropologue Tim Ingold, qui pense le monde selon l’angle de l’environnement (dont nous sommes des lignes constitutives enchevêtrées et non simplement des individus) l’attention n’est pas tant une vertu morale qu’une compétence vitale.
Il estime que les enseignants doivent donner aux apprenants « de quoi nourrir, équiper et raffiner leur curiosité, de façon à ce que leur attention naturellement papillonnante apprenne à épouser les lignes de forces propres à chaque champ de pratiques et de connaissances. »
L’enseignement n’est donc pas l’occasion de « farcir » les cerveaux des élèves de connaissances, mais de les rendre curieux pour attirer naturellement leur attention, sans forcer.
Il propose ainsi repenser les processus éducatifs à partir des trois notions :
- la correspondance : on cherche à faire en sorte que nous, l’enseignant(e), et les élèves, regardions dans la même direction
- la mise en commun (« commoning » en anglais) : chacun apporte ses questions, ses idées, ses doutes, dans la relation pédagogique
- la variation : ce sont les différences dans ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas, et que l’on met en commun qui permet de créer la richesse dans l’apprentissage.
Ce n’est ni révolutionnaire ni simple, cela demande à l’enseignant de repenser sa position, d’accepter d’être vulnérable.

Dans un monde de données (data), auxquelles l’accès est de plus en plus rapide et
Yves Citton
universel, le défi pédagogique consiste à cultiver des habitudes intérieures (grown in) de
questionnement et de recherche nous aidant à habiter nos environnements de façon moins écocidaire que ce vers (et pour) quoi nous entraîne aujourd’hui le capitalisme néolibéralisé. L’écologie de l’éducation n’est finalement pas autre chose qu’une éducation à l’écologie
En bref
Dans un monde où l’attention s’amenuise comme peau de chagrin chez tout le monde, enseigner efficacement nécessite une compréhension approfondie des mécanismes attentionnels et une adaptation constante des pratiques pédagogiques.
En cultivant un écosystème attentionnel riche et en s’appuyant sur les découvertes scientifiques, les enseignants peuvent relever le défi de l’attention et espérer favoriser un apprentissage plus profond et durable chez les élèves alors même que la guerre fait rage dans l’économie de l’attention.
Qu’en pensez-vous ? Dites-nous en commentaires.
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