Manon Lescaut de l’Abbé Prévost, est une oeuvre proposée au Bac de français dans l’objet d’étude Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle. Intéressons-nous à la scène des retrouvailles dans le convoi.
Cet extrait de Manon Lescaut situé vers la fin du roman, met en scène un moment d’intense émotion entre Des Grieux et Manon. Alors que leur destin tragique semble scellé, cet adieu mêle passion, souffrance et lyrisme, tout en soulignant la fatalité qui pèse sur leur relation. À travers une écriture empreinte de pathétique et de lyrisme, Prévost explore les thèmes de l’amour absolu, du désespoir et du sacrifice. Nous analyserons cet extrait en suivant son déroulement linéaire pour comprendre comment il exprime la dimension tragique et passionnelle du roman et pour vous aider à préparer l’oral du Bac de français.

Commentaire linéaire Manon Lescaut, La scène des retrouvailles dans le convoi
Voici l’extrait à étudier :
Elle était si languissante et si affaiblie, qu’elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses mains. Je les mouillais pendant temps-là de mes pleurs ; et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l’un et l’autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu d’exemple. Nos expressions ne le furent pas moins lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu ; il semblait que la honte et la douleur eussent altéré les organes de sa voix ; le son en était faible et tremblant. Elle me remercia de ne l’avoir pas oubliée, et de la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir du moins encore une fois, et de me dire le dernier adieu. Mais lorsque je l’eus assurée que rien n’était capable de me séparer d’elle, et que j’étais disposé à la suivre jusqu’à l’extrémité du monde pour prendre soin d’elle, pour la servir, pour l’aimer, et pour attacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j’appréhendai quelque chose pour sa vie d’une si violente émotion. Tous les mouvements de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche sans avoir la force d’achever quelques mots qu’elle commençait. Il lui en échappait néanmoins quelques-uns. C’étaient des marques d’admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son excès, des doutes qu’elle pût être assez heureuse pour m’avoir inspiré une passion si parfaite, des instances pour me faire renoncer au dessein de la suivre, et chercher ailleurs un bonheur digne de moi, qu’elle me disait que je ne pouvais espérer avec elle. En dépit du sort le plus cruel, je trouvais ma félicité dans ses regards, et dans la certitude que j’avais de son affection. J’avais perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime ; mais j’étais maître du cœur de Manon, le seul bien que j’estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que m’importe-t-il en quel endroit, si j’étais sûr d’y être heureux en y vivant avec ma maîtresse ? Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? Ne trouvent-ils pas l’un dans l’autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité ?
La scène des retrouvailles dans le convoi : analyse linéaire
1. Une ouverture sur une scène de désespoir partagé
La scène est racontée par Des Grieux qui désigne Manon par le pronom personnel « elle ».
L’extrait s’ouvre ainsi sur une description poignante de l’état physique et émotionnel de Manon : « Elle était si languissante et si affaiblie, qu’elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses mains. » Cette phrase souligne immédiatement la fragilité extrême de Manon, à la fois physique et morale. La répétition de l’adverbe « si » puis la proposition subordonnée de conséquence soulignent l’état critique de Manon. De plus, l’accumulation des adjectifs « languissante » et « affaiblie » insiste sur son épuisement total, tandis que l’incapacité à parler ou à bouger traduit une perte complète d’énergie vitale.
Le narrateur, Des Grieux, partage cette souffrance dans un silence douloureux : « Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs. » L’image des larmes qui coulent sur les mains inertes de Manon accentue le caractère pathétique de la scène.
Les amants ne parlent pas, la description est pour le moment silencieuse.
Ce geste silencieux devient un symbole d’une communication non verbale entre les deux amants, renforçant leur lien fusionnel dans l’adversité. Le registre pathétique domine ici, provoquant chez le lecteur une forte empathie pour ces personnages plongés dans une situation désespérée.
2. La parole retrouvée : entre douleur et tendresse
Lorsque Manon retrouve enfin la capacité de parler, ses mots sont empreints d’une douleur profonde : « Elle me remercia […] de me dire le dernier adieu. » Cette expression marque la résignation de Manon face à son destin tragique. Son ton faible et tremblant traduit non seulement son épuisement physique mais aussi sa honte et sa douleur morale. Elle exprime sa gratitude envers Des Grieux tout en acceptant l’idée que leur séparation est inévitable. Cependant, Des Grieux, passionnément amoureux, refuse cette fatalité : « Je lui assurai que rien n’était capable de me séparer d’elle. » Sa déclaration d’amour absolu renforce le contraste entre le désespoir résigné de Manon et la détermination passionnée du chevalier.
Par ses mots, il affirme son désir de transcender les obstacles qui les séparent, quitte à sacrifier tout ce qu’il possède pour rester auprès d’elle. Cette opposition entre résignation et dévouement absolu intensifie le drame émotionnel.
3. L’attitude ambivalente d’une Manon affaiblie
La réaction de Manon aux paroles de Des Grieux est décrite avec une intensité presque insoutenable, soulignée à nouveau par la répétition de l’adverbe « si » : « Cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j’appréhendai quelque chose pour sa vie […]. » L’expression « tendres et douloureux » illustre l’ambivalence des émotions ressenties par Manon, partagée entre l’amour qu’elle porte à Des Grieux et la conscience des souffrances qu’elle lui impose. Les regards échangés deviennent un vecteur essentiel pour exprimer leurs émotions : « Tous les mouvements de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. » Cette hyperbole souligne la puissance des sentiments qui transparaissent dans leurs échanges.
Si Des Grieux ne conçoit pas de dire adieu à Manon, celle-ci tente néanmoins d’éloigner Des Grieux par amour pour lui : « Elle me disait […] que je ne pouvais espérer avec elle [le bonheur]. » La négation ferme la porte à un bonheur possible pour eux deux, mais Des Grieux, sourd et aveuglé par sa passion, ne veut pas l’entendre. Ce paradoxe tragique – vouloir protéger celui qu’on aime en s’éloignant – illustre la complexité morale du personnage de Manon.
La lucidité de Manon face à leur situation et le caractère pragmatique des rares propos qu’elle a que rapporte Des Grieux contrastent avec l’aveuglement passionnel de Des Grieux.
4. Des Grieux et sa vision idéalisée de l’amour absolu
Dans la dernière partie de l’extrait, Des Grieux exprime une vision exaltée et idéalisée de l’amour : « Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? » Cette question rhétorique traduit son rejet des contraintes sociales et géographiques qui pèsent sur leur relation. Pour lui, l’amour transcende toutes les frontières matérielles ou morales. Cependant, « Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? » est une ironie tragique. En effet, sachant que Manon n’a pas été fidèle à Des Grieux, cette déclaration sur la fidélité des amants prend un sens ironique et poignant.
Cette idéalisation est renforcée par une gradation : « père, mère, parents, amis, richesses et félicité » dans une question rhétorique formulée à la forme négative (ne trouvent-ils pas…).
En plaçant Manon au centre de son univers affectif, Des Grieux affirme que son bonheur réside uniquement dans leur union. Cependant, cette vision utopique souligne également son aveuglement face à la réalité tragique qui les entoure.
Conclusion
Cet extrait illustre parfaitement la dimension tragique et passionnelle du roman Manon Lescaut. À travers une écriture lyrique et pathétique, Prévost met en scène un amour absolu mais destructeur qui transcende les limites humaines tout en condamnant les personnages à une souffrance inéluctable. La fragilité physique et morale de Manon contraste avec l’idéalisation aveugle de Des Grieux, accentuant le drame émotionnel qui culmine dans cet adieu poignant.
Cet épisode incarne ainsi toute la complexité du roman : l’exaltation passionnelle et l’aveuglement de Des Grieux face à Manon plus lucide, et une fatalité implacable qui condamne les personnages à une fin tragique.
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