Commentaire linéaire Bérénice (Racine), la séparation de Titus et Bérénice

Commentaire linéaire Bérénice (Racine), la séparation de Titus et de Bérénice

La mort de l’empereur de Rome, Vespasien, conduit son fils Titus à lui succéder. Titus aime Bérénice, une reine étrangère. Le peuple romain est hostile à la royauté et Titus va se séparer de Bérénice. A la scène 5 de l’acte IV, les deux amants se retrouvent face à face.

TITUS

[…]

Aidez-moi, s’il se peut, à vaincre sa faiblesse (1),
A retenir des pleurs qui m’échappent sans cesse ; 

Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs, 

Que la gloire du moins soutienne nos douleurs ;
Et que tout l’univers reconnaisse sans peine
Les pleurs d’un empereur et les pleurs d’une reine. 

Car enfin, ma princesse, il faut nous séparer.

BÉRÉNICE

Ah ! cruel ! est-il temps de me le déclarer ?
Qu’avez-vous fait ? Hélas ! je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit (2) plus que pour vous. Ignorez-vous vos lois,
Quand je vous l’avouai pour la première fois ?
A quel excès d’amour m’avez-vous amenée !
Que ne me disiez-vous : « Princesse infortunée,
Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ?
ne donne point un cœur qu’on ne peut recevoir. »
Ne l’avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre,
Quand de vos seules mains ce cœur voudrait dépendre ? Tout l’Empire a vingt fois conspiré contre nous.
Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ?
Mille raisons alors consolaient ma misère :
Je pouvais de ma mort accuser votre père,
Le peuple, le sénat, tout l’Empire romain,
Tout l’univers, plutôt qu’une si chère main.
Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée,
M’avait à mon malheur dès longtemps préparée.
Je n’aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel
Dans le temps que j’espère un bonheur immortel,
Quand votre heureux amour peut tout ce qu’il désire, Lorsque Rome se tait, quand votre père expire,
Lorsque tout l’univers fléchit à vos genoux,
Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous.

__________________________

1 sa faiblesse : ici, Titus parle de son propre cœur

2 Ne vit : il s’agit ici du verbe vivre.


Commentaire linéaire

Introduction

(7 premiers vers)

Titus commence par une demande d’aide à Bérénice révélant sa propre faiblesse face à la situation (« Aidez-moi, s’il se peut, à vaincre sa faiblesse »). Les pleurs soulignent l’émotion de Titus et le côté pathétique de la situation. L’emploi du verbe « vaincre » souligne le combat intérieur qu’il mène contre lui-même. La répétition du mot « pleurs » (3 fois) insiste sur l’émotion intense qui les submerge tous deux.

De « Ah ! cruel ! » jusqu’à « longtemps préparée ».


Bérénice commence par une série d’exclamations et de questions rhétoriques qui traduisent son émotion intense et son incompréhension face à la décision de Titus. L’apostrophe « Ah ! cruel ! » et les questions « est-il temps de me le déclarer ? » et « Qu’avez-vous fait ? » expriment à la fois sa douleur et ses reproches.

Bérénice évoque ensuite la profondeur de ses sentiments pour Titus. Elle utilise une métaphore pour exprimer sa dépendance affective : « Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous ». Cette image souligne l’exclusivité de son amour.
Elle accuse Titus d’avoir ignoré les conséquences de leur amour dès le début : « Ignorez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouai pour la première fois ? ». Cette question rhétorique suggère que Titus aurait dû prévoir l’impossibilité de leur union.
Bérénice imagine ce que Titus aurait dû lui dire pour la prévenir, utilisant le discours direct : « Princesse infortunée, / Où vas-tu t’engager, et quel est ton espoir ? ». Ce passage souligne l’amertume de Bérénice face à ce qu’elle perçoit comme une trahison.
Elle rappelle les difficultés qu’ils ont déjà surmontées ensemble : « Tout l’Empire a vingt fois conspiré contre nous ». Cette mention renforce l’idée que leur séparation actuelle est d’autant plus cruelle qu’ils ont déjà affronté de nombreux défis.


Bérénice conclut par une gradation ascendante des personnes qu’elle aurait pu blâmer pour leur séparation : « votre père, / Le peuple, le sénat, tout l’Empire romain, / Tout l’univers ». Cette accumulation culmine avec « une si chère main », désignant Titus lui-même, ce qui accentue la trahison ressentie.

« Je n’aurais pas » à la fin.

Ce passage de la tirade de Bérénice exprime son incompréhension et sa douleur face à la décision de Titus de mettre fin à leur relation. L’analyse peut se faire en plusieurs points.

Bérénice souligne le moment particulièrement cruel choisi par Titus pour annoncer leur séparation. L’utilisation répétée de marqueurs temporels (« Dans le temps que », « Quand », « Lorsque ») accentue le contraste entre ses espoirs et la réalité brutale.

Nous constatons ici un passage entre des temps du passé dans le mouvement précédent à des temps du présent dans ce mouvement. Cela peut s’expliquer comme un retour à la situation présente après avoir rappelé le passé.


Une gradation ascendante est construite à travers les vers, partant de l’espoir personnel de Bérénice jusqu’à l’image de Titus maître du monde :

  • « j’espère un bonheur immortel »
  • « votre heureux amour peut tout ce qu’il désire »
  • « Rome se tait »
  • « votre père expire »
  • « tout l’univers fléchit à vos genoux »

Cette gradation amplifie l’ironie tragique de la situation, où tous les obstacles semblent levés sauf la volonté de Titus lui-même. L’expression « Enfin quand je n’ai plus à redouter que vous » souligne l’ironie tragique de la situation. Bérénice pensait que tous les obstacles extérieurs étaient surmontés, ne réalisant pas que la plus grande menace pour son bonheur venait de Titus lui-même. Bérénice insiste sur le pouvoir de Titus de changer les choses.


Le passage met en lumière la tension centrale de la pièce entre l’amour et le devoir politique. Malgré sa toute-puissance nouvellement acquise (« tout l’univers fléchit à vos genoux »), Titus choisit de renoncer à son amour.

Conclusion

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