Commentaire linéaire : L’échange entre Des Grieux et Tiberge sur le bonheur dans Manon Lescaut – Bac de français

Découvrez notre analyse détaillée de l’échange philosophique entre Des Grieux et Tiberge sur la nature du bonheur dans le roman Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Cette lecture linéaire, essentielle pour le Bac de français, explore les arguments passionnés de Des Grieux en faveur de l’amour et du plaisir, face aux valeurs vertueuses défendues par Tiberge.

Plongez dans ce débat philosophique qui oppose raison et passion, vertu et plaisir, et découvrez comment l’auteur met en scène cette confrontation d’idéaux sur le chemin du bonheur. Une ressource incontournable pour approfondir votre compréhension de ce classique de la littérature française et vous préparer efficacement à l’épreuve orale du Bac de français.

L’extrait

Il me répondit que l’aveu que je faisais me rendait inexcusable ; qu’on voyait bien des pécheurs qui s’enivraient du faux bonheur du vice jusqu’à le préférer hautement à celui de la vertu, mais que c’était du moins à des images de bonheur qu’ils s’attachaient, et qu’ils étaient les dupes de l’apparence ; mais que de reconnaître, comme je le faisais, que l’objet de mes attachements n’était propre qu’à me rendre coupable et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans l’infortune et dans le crime, c’était une contradiction d’idées et de conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison. Tiberge, repris-je, qu’il vous est aisé de vaincre lorsqu’on n’oppose rien à vos armes ! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d’inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l’âme ? Vous n’oseriez le dire ; c’est un paradoxe insoutenable. Ce bonheur que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines ; ou, pour parler plus juste, ce n’est qu’un tissu de malheurs, au travers desquels on tend à la félicité. Or, si la force de l’imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu’ils peuvent conduire à un terme heureux qu’on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d’insensée dans ma conduite une disposition toute semblable ? J’aime Manon : je tends, au travers de mille douleurs, à vivre heureux et tranquille auprès d’elle. La voie par où je marche est malheureuse ; mais l’espérance d’arriver à mon terme y répand toujours de la douceur, et je me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les chagrins que j’essuie pour l’obtenir. Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien ; ou s’il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage : car le bonheur que j’espère est proche, et l’autre est éloigné : le mien est de la nature des peines, c’est-à-dire sensible au corps ; et l’autre est d’une nature inconnue, qui n’est certaine que par la foi.

Introduction

Ce texte est un extrait du L’histoire du Chevalier des Grieux et Manon Lescaut publié en 1731 par l’Abbé Prévost. Dans cet extrait, Tiberge et Des Grieux parlent du bonheur. Tiberge essaye de convaincre Des Grieux que l’amour et le bonheur sont la raison et la moralité, Des Grieux s’oppose à la vision de Tiberge, il est plus influencé par ses émotions et désirs. Nous pouvons nous demander : en quoi le débat entre Tiberge et Des Grieux se rapproche-t-il d’une réflexion philosophique sur la quête du bonheur et la place de l’amour ? Dans le premier mouvement, nous analyserons le raisonnement de Tiberge. Dans le deuxième mouvement, nous nous pencherons sur la défense de Des Grieux et sur sa vision du bonheur. Enfin, dans le mouvement trois, nous verrons comment Des Grieux renverse la situation à son avantage.

(lecture)

Mouvement 1 : Raisonnement de Tiberge

Du début juqu’à « qui ne faisait pas honneur à ma raison. »

L’extrait début par les reproches de Tiberge sur l’attitude de Des Grieux. Le raisonnement sur le bonheur de Tiberge est une vision classique et traditionnelle c’est-à-dire que le bonheur est lié à la raison et aux valeurs morales. Il commence par une accusation contre Des Grieux : “Il me répondit que l’aveu que je faisais me rendait inexcusable”.

Tiberge considère le bonheur entre Des Grieux et Manon « faux » et le compare avec des pécheurs (= ceux qui commettent des péchés) qui sont naïfs et se consacrent à des faux bonheurs. Tiberge utilise une métaphore pour critiquer Des Grieux, le comparant à ceux qui « s’enivraient du faux bonheur du vice ». Cette image souligne l’illusion du plaisir recherché par Des Grieux.

L’antithèse entre « vice » et « vertu » met en relief le conflit moral au cœur du débat. Ensuite, l’idée de l’illusion est reprise par les termes « image » et « apparence » : Tiberge insite sur le fait que le bonheur que les pécheurs croient poursuivre n’est pas réel.

Ensuite, il y a les paroles de Des Grieux rapportée par Tiberge, où Des Grieux reconnaît qu’il est conscient que son attachement à Manon le rend coupable et malheureux, cependant il continue volontairement  vers une vie d’infortune et de crime : “(…) l’objet de mes attachements n’était propre qu’à me rendre coupable et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans l’infortune et dans le crime.”

La réponse de Tiberge est celle-ci : “c’était une contradiction d’idées et de conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.” c’est-à-dire, que Tiberge ne comprend pas et pense que les actions de Des Grieux sont incohérentes par rapport à ses raisonnements et ses décisions. Tiberge emploie également une gradation ascendante : « coupable et malheureux », « infortune et crime », renforçant l’idée de déchéance morale.

Mouvement 2 : Des Grieux défend sa vision du bonheur

À partir de « Tiberge, repris-je » jusqu’à « de tous les chagrins que j’essuie pour l’obtenir ».

Des Grieux commence son argument avec une exclamation : “Tiberge, repris-je, qu’il vous est aisé de vaincre lorsqu’on n’oppose rien à vos armes !”. Des Grieux s’adresse directement à Tiberge, reconnaissant ironiquement la facilité avec laquelle son ami peut gagner un argument quand personne ne le contredit. Il demande ensuite la parole, signalant qu’il va présenter sa propre argumentation.

Il continue avec des questions rhétoriques sur la vision du bonheur de Tiberge, pour le faire réfléchir. La première question est celle-ci : “Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d’inquiétudes ?”. Des Grieux commence donc son raisonnement par une question rhétorique, remettant en question l’idée que la vertu mène à un bonheur sans souffrance.

Il poursuit avec une autre question rhétorique : « Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix aux supplices et aux tortures des tyrans ? » citant des exemples concrets de souffrances que même les vertueux peuvent endurer, remettant en question l’idée d’un bonheur purement spirituel.

Dans la questions « Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur pour l’âme ? » Des Grieux évoque et critique la position des mystiques qui voient dans la souffrance physique une source de bonheur spirituel. Il poursuit en anticipant la réponse de Tiberge : « Vous n’oseriez le dire ; c’est un paradoxe insoutenable. »

Des Grieux conclut que le bonheur vertueux est en réalité mêlé de nombreuses peines, le décrivant comme un chemin de malheurs vers le bonheur : « Ce bonheur que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines ; ou, pour parler plus juste, ce n’est qu’un tissu de malheurs, au travers desquels on tend à la félicité. »

Il établit un parallèle entre la recherche de la vertu et sa propre quête amoureuse, arguant que dans les deux cas, l’espoir d’un bonheur futur permet d’endurer les souffrances présentes : « Or, si la force de l’imagination fait trouver du plaisir dans ces maux mêmes, parce qu’ils peuvent conduire à un terme heureux qu’on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d’insensée dans ma conduite une disposition toute semblable ? »

Avec ces questions, Des Grieux met en lumière une vision idéalisée par rapport à la vision de Tiberge qui est plus réaliste. Mais aussi Des Grieux essaie de souligner que bonheur et douleur vont ensemble, car il y a une répétition des éléments qui fait référence à la douleur exemple : mille peines, malheurs, maux, mille douleurs, malheureuses.

Mais il s’arrête après une longue question de son raisonnement, et dit : “J’aime Manon” et il endurera mille douleurs juste pour des moments avec elle. 

Il conclut en reconnaissant que son chemin est difficile, mais que l’espoir et la perspective d’être avec Manon compensent toutes les peines endurées.

Mouvement 3 : Renversement de la situation par Des Grieux à son avantage

À partir de « Toutes choses me paraissent donc » jusqu’à la fin.

Dans le dernier mouvement Des Grieux met fin à leur débat en comparant les deux différentes opinions sur le bonheur.

« Toutes choses me paraissent donc égales de votre côté et du mien ; » : Des Grieux conclut son raisonnement précédent en affirmant une équivalence entre sa situation et celle de Tiberge. Il suggère que leurs quêtes respectives (l’amour pour Des Grieux, la vertu pour Tiberge) sont comparables.

Ensuite, il va plus loin en suggérant que s’il existe une différence, elle penche en sa faveur (« ou s’il y a quelque différence, elle est encore à mon avantage »). Cette affirmation prépare le terrain pour les arguments qui vont suivre.

Des Grieux présente son premier argument : la proximité temporelle du bonheur qu’il recherche (être avec Manon) par rapport au bonheur plus lointain et abstrait promis par la vertu : « car le bonheur que j’espère est proche, et l’autre est éloigné « .

Il caractérise son bonheur comme étant de nature physique, tangible et perceptible par les sens (« le mien est de la nature des peines, c’est-à-dire sensible au corps ; »). Cette description souligne le caractère immédiat et concret de son aspiration.

Enfin, la phrase « et l’autre est d’une nature inconnue, qui n’est certaine que par la foi » montre, en contraste, comment il décrit le bonheur vertueux comme étant d’une nature abstraite et incertaine, ne pouvant être validé que par la foi. Cette comparaison met en évidence le caractère plus spéculatif et moins tangible du bonheur vertueux.

Conclusion

Pour conclure, dans cet extrait nous avons vu les deux amis débattre sur le vrai sens du bonheur. La vision de Tiberge est que le bonheur est de la vertu et le bonheur est associé à la raison et la moralité. A l’opposé, la vision de Des Grieux est que la recherche du bonheur va de pair avec la douleur. Dans cette extrait, l’Abbé Prévost donne à réfléchir au lecteur, en le faisant se questionner sur le sens du bonheur. La stratégie argumentative de Des Grieux, qui cherche à justifier sa quête passionnelle en la présentant comme plus immédiate, est plus tangible et donc plus avantageuse que la quête de vertu prônée par Tiberge. Il oppose ainsi le concret de sa passion à l’abstrait de la vertu, le certain de l’expérience sensible à l’incertain de la foi.

  • une métaphore : La métaphore est une figure de style qui consiste à désigner une idée ou une chose en employant un autre mot ou expression, établissant ainsi un rapport de ressemblance ou d’analogie
  • gradation ascendante : La gradation ascendante est une figure de style qui présente une série de termes ou d’idées dans un ordre croissant d’intensité ou d’importance. Elle part d’un élément de faible intensité pour progresser vers des expressions plus fortes, créant ainsi un effet d’amplification. Par exemple : « C’est un murmure, un bruit, un fracas, une explosion »
  • une exclamation : elle exprime une émotion forte ou une réaction vive à travers une phrase exclamative. Elle est généralement marquée par un point d’exclamation et sert à intensifier le propos ou à souligner un sentiment.
  • une question rhétorique : La question rhétorique, aussi appelée question oratoire, est une figure de style qui consiste à poser une question dont la réponse est connue ou suggérée par celui qui la formule. Elle ne nécessite pas de réponse explicite et sert souvent à souligner un point, à engager la réflexion ou à convaincre.

➡️ Toutes nos ressources sur Manon Lescaut (Abbé Prévost)

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