Dans l'objet d'étude littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle, le Discours de la servitude volontaire d'Étienne de La Boétie est au programme du Bac 2026 . Ce texte s'inscrit dans le parcours associé : « Défendre » et « entretenir » la liberté. Voici notre proposition de texte du parcours associé portant sur un extrait du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau (1762) : un écho direct à La Boétie sur la question de la liberté, de l'obéissance et du fondement légitime du pouvoir politique.
Pourquoi comparer le Discours de la servitude volontaire et le Contrat social ?
Rousseau et La Boétie se rejoignent sur une même énigme fondamentale, mais y répondent différemment et à deux siècles d’écart. Le point de départ commun est la liberté naturelle perdue.
La Boétie (vers 1549) s’étonne que l’homme, « seul né de vrai pour vivre franchement [librement] », ait « perdu la souvenance de son premier être ». Rousseau reprend presque mot pour mot cette intuition deux siècles plus tard avec sa formule « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Le parallèle est frappant dans cette interrogation commune : comment la liberté naturelle a-t-elle pu céder la place à la servitude ?
La force qu’exerce le pouvoir (ou le tyran) ne suffit pas à expliquer la domination. C’est ici que les deux textes se complètent le plus directement. Dans le chapitre III du Contrat social, Rousseau démontre que la force seule ne peut jamais fonder un droit durable. La Boétie avait posé le même problème par une autre voie : un seul homme ne peut physiquement contraindre un peuple tout entier. Si le tyran domine, c’est donc que le peuple collabore à sa propre servitude. Là où Rousseau dit la force ne crée pas de droit, La Boétie dit la force seule ne crée pas de domination durable, les deux constats se renforcent mutuellement.
Pour La Boétie, la servitude est un choix, même inconscient. Pour Rousseau, le problème est plus structurel : c’est le système de conventions qui doit être refondé rationnellement.
Nous allons analyser le début du Contrat social puis le début du Discours de la servitude volontaire.
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Rousseau, Du contrat social
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1819
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, ou Principes du Droit Politique, in Collection complète des œuvres, Genève, 1780–1789, vol. 1, in-4°, édition en ligne rousseauonline.ch.
Analysons le chapitre 3 du Contrat social phrase par phrase
Survolez chaque phrase pour afficher son commentaire. Sur mobile, touchez la phrase.
Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit & l’obéissance en devoir.1 De-là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, & réellement établi en principe : mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ?2 La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets.3
Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c’est tout au plus un acte de prudence.4 En quel sens pourra-ce être un devoir ?5
Supposons un moment ce prétendu droit.6 Je dis qu’il n’en résulte qu’un galimatias inexplicable.7 Car si-tôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première, succède à son droit.8 Si-tôt qu’on peut désobéir impunément on le peut légitimement, & puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit le plus fort.9 Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse ?10 S’il faut obéir par force on n’a pas besoin d’obéir par devoir, & si l’on n’est plus forcé d’obéir on n’y est plus obligé.11 On voit donc que ce mot de droit n’ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.12
Obéissez aux puissances.13 Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon, mais superflu, je réponds qu’il ne sera jamais violé.14 Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue ; mais toute maladie en vient aussi.15 Est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin ?16 Qu’un brigand me surprenne au coin d’un bois ; non-seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrois la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner ?17 car enfin le pistolet qu’il tient est aussi une puissance.18
Convenons donc que force ne fait pas droit, & qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes.19 Ainsi ma question primitive revient toujours.20
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social, ou Principes du Droit Politique, in Collection complète des œuvres, Genève, 1780–1789, vol. 1. Édition en ligne rousseauonline.ch (v. 2025).
Analysons maintenant le début du Discours de la servitude volontaire (La Boétie)
Survolez chaque phrase pour afficher son commentaire
D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voi :
Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi,1
ce disait Ulysse en Homère, parlant en public.2
S’il n’eût rien plus dit, sinon
D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voi…
c’était autant bien dit que rien plus3
mais, au lieu que, pour le raisonner, il fallait dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès lors qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable,4
il est allé ajouter, tout au rebours,
Qu’un, sans plus, soit le maître, et qu’un seul soit le roi.5
Il en faudrait, d’aventure, excuser Ulysse, auquel, possible, lors était besoin d’user de ce langage pour apaiser la révolte de l’armée ; conformant, je crois, son propos plus au temps qu’à la vérité.6
Mais, à parler à bon escient, c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra ;7 et d’avoir plusieurs maîtres, c’est, autant qu’on en a, autant de fois être extrêmement malheureux.8
Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul,9 qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon qu’ils ont pouvoir de l’endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu’ils aiment mieux le souffrir que lui contredire.10
Grand’chose certes, et toutefois si commune qu’il s’en faut de tant plus douloir et moins s’ébahir11 voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d’un,12 duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu’il est seul, ni aimer les qualités, puisqu’il est en leur endroit inhumain et sauvage.13
La faiblesse d’entre nous hommes est telle, [qu’]il faut souvent que nous obéissions à la force, il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas toujours être les plus forts.14
1 s’ébahir : s’étonner.

Henri Regnault
Deux boeufs sous le joug (Musée d’Orsay)
Les phases du discours
Voici comment est développé le Discours de la servitude volontaire, en différentes phases.
Les 4 phases du discours rhétorique
De l’art de convaincre, Antiquité et Renaissance
Capter l’attention
🎯 Toucher par les mots forts
Le discours s’ouvre par un coup d’éclat. L’orateur frappe l’auditoire avec des termes émotionnellement chargés, une image saisissante ou une question provocatrice pour créer d’emblée un lien de confiance et d’attention.
Toucher le cœur
❤ Vocabulaire des émotions
L’orateur raconte une anecdote personnelle ou l’histoire de quelqu’un d’autre pour créer de l’empathie. Le récit humanise le propos : avant de convaincre l’esprit, il faut émouvoir.
Convaincre l’esprit
💡 Connecteurs logiques
Le cœur gagné, l’orateur s’adresse à la raison. Il enchaîne des arguments solides reliés par des connecteurs logiques, construit une démonstration progressive et anticipe les objections.
Appel final à la sensibilité
🔥 Retour au pathos — le dernier mot émeut
La conclusion ne résume pas — elle amplifie. Après avoir convaincu la raison, l’orateur ravive les émotions pour ancrer le message dans la mémoire et pousser à l’action. Le dernier mot appartient au cœur.
Après ce rappel des phases du discours que développe La Boétie dans le Discours de la servitude volontaire, comparons l’analyse de la Boétie avec celle de Rousseau quelques siècles plus tard.
Comparons Le discours de la servitude volontaire (La Boétie) et Du Contrat social (Rousseau)
Il existe quelques points communs et plusieurs différences entre le texte de La Boétie et celui de Rousseau.
Les principaux points communs qui nous intéressent sont les notions de LIBERTÉ, de SERVITUDE, de POUVOIR, de FORCE ou encore le PEUPLE.
Les principaux points de divergence entre les deux textes sont à chaque fois le paradoxe central : pourquoi les hommes acceptent volontairement la servitude (La Boétie) et pourquoi l’Homme naît libre mais se retrouve dans la servitude et qu’est-ce qui peut légitimer cela (Rousseau).
Comme le paradoxe central est différent, la solution proposée est aussi différente : refuser de servir (La Boétie) et le contrat social pour Rousseau.
Voyons cela en détail :
Argumentation rhétorique comparée
La Boétie, Discours de la servitude volontaire & Rousseau, Du Contrat Social
🎯 Sensibiliser l’auditoire dès le début par des mots forts
- Mot fort « Un seul maître » : étonnement devant la soumission volontaire
- Paradoxe Des millions d’hommes servent un seul tyran sans y être forcés
- Question rhétorique « Comment se peut-il que tant d’hommes souffrent un seul tyran ? »
- Registre pathos Indignation, stupéfaction, honte
❤ Vocabulaire des émotions, histoire exemplaire
- Anecdote historique Le peuple de Cyrus : les Perses réduits en esclaves après une génération de jeux et de vices
- Émotion Piété, compassion pour ceux qui ne savent plus qu’ils sont libres
- Exemple animal Le cheval né libre résiste ; l’homme, lui, accepte le joug
- Registre Tristesse, nostalgie de la liberté perdue, pitié
💡 Connecteurs logiques, raisonnements enchaînés
- Or La nature a donné à tous les hommes la même forme et la même voix
- Donc La servitude est contre nature : elle ne peut venir que de l’habitude
- En outre Trois causes entretiennent la tyrannie : la coutume, l’éducation, les complices
- Ainsi Il suffirait de cesser de servir : le tyran s’effondre de lui-même
- Car Le tyran n’a aucune force propre — il n’a que ce qu’on lui donne
🔥 Sensibilité puis action : le dernier mot est à la liberté
- Appel émotionnel Honte de se laisser opprimer, amour de la liberté
- Image forte L’amitié véritable est impossible sous la tyrannie
- Appel à l’action « Soyez résolus de ne plus servir »
- Clôture La liberté est un bien naturel ; la recouvrer ne demande que la volonté
🔍 Poser le problème avec une phrase-choc
- Paradoxe fondateur Liberté naturelle vs servitude sociale
- Question Comment ce changement s’est-il fait ? Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ?
- Registre Constat froid, ton philosophique
🚫 Éliminer les mauvaises réponses avant de proposer la bonne
- D’abord Réfutation du droit du plus fort : la force n’est pas le droit
- Ensuite Réfutation de l’esclavage naturel : nul ne peut aliéner sa liberté
- Enfin Réfutation du pouvoir paternel comme modèle politique
💡 Structure logique stricte, connecteurs rationnels
- Problème Trouver une association qui défend la personne sans aliéner la liberté
- Solution Chacun se donne à tous = personne ne se donne à personne
- Principe La volonté générale est souveraine et toujours juste
- Donc Obéir à la loi qu’on s’est prescrite = liberté civile
🍏 La liberté comme obéissance à soi-même collectivement
- Idéal Démocratie directe : le peuple légifère lui-même
- Mise en garde Elle exige des citoyens vertueux
- Ton Lucide, presque pessimiste : « S’il y avait un peuple de dieux… »
- Héritage Fondement de la souveraineté populaire moderne
Pour le Bac de français, nous nous concentrons sur la Boétie et la solution qu’il propose à la servitude volontaire, mais il est important de connaître la proposition de Rousseau qui est donc le contrat social. C’est en effet la base du fonctionnement de nos sociétés.
Voici ce qu’il faut retenir en bref.
La solution proposée par Rousseau : le contrat social
Qu’est-ce que le contrat social ?
Rousseau, Du Contrat Social (1762), L’essentiel en clair
« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. »
Rousseau part de ce paradoxe pour poser la question politique : comment vivre en société sans perdre sa liberté ?
Vivre seul, c’est être libre mais vulnérable. Vivre en société, c’est être protégé mais soumis à des règles et souvent à un maître.
Comment être à la fois protégé et libre ?
Un contrat où chacun donne sa liberté à tous et non à un seul. Personne ne se soumet à un maître : on obéit à la loi que l’on s’est soi-même donnée.
Obéir à la loi commune = rester libre
Ce n’est pas la somme des intérêts individuels, c’est ce qui est bon pour tous. Elle s’exprime dans la loi, et elle est toujours juste par définition.
Le pouvoir appartient au peuple, pas au roi ni à un parti. Personne ne peut gouverner sans l’accord du peuple. Le gouvernement n’est qu’un exécutant.
En entrant dans la société, on échange sa liberté naturelle (faire ce qu’on veut) contre la liberté civile (obéir à la loi qu’on s’est prescrite). Ce n’est pas une perte : c’est une élévation.
« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. »
— Rousseau, Du Contrat Social, Livre I, ch. VI
Le contrat social, c’est l’accord par lequel les hommes décident de vivre ensemble en obéissant à des lois qu’ils ont elles-mêmes choisies, ce qui leur permet d’être à la fois protégés et libres.
Déclaration d’indépendance américaine (1776)
Révolution française (1789)
Démocraties modernes
Droits de l’Homme
Pour conclure
La Boétie préfigure directement la théorisation du contrat social : en affirmant que la domination repose sur le consentement, il ouvre la voie à l’idée que ce consentement peut être retiré ou refondé autrement.
Rousseau systématisera ce programme : si la servitude est conventionnelle (et non naturelle), alors il est possible et nécessaire de construire une convention légitime, celle du pacte social.
La Boétie pose le diagnostic psychologique et Rousseau construit le remède institutionnel.
Rousseau, Du contrat social
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La Boétie, Questions fréquentes
Servitude volontaire, Contrat social, liberté politique — Bac de français 2026
- Le tyran est seul : sa puissance est dérisoire face au nombre des sujets — il ne peut rien sans leur obéissance.
- La coutume abrutit : les hommes nés sous la tyrannie ne connaissent pas la liberté et ne la regrettent pas.
- Le réseau de complicité : le tyran s’appuie sur une chaîne de courtisans et de collaborateurs qui ont intérêt au maintien du régime.
- La liberté est naturelle : tous les êtres vivants cherchent instinctivement à être libres ; l’homme seul y renonce.
- La liberté naturelle : faire ce que l’on veut, sans limite autre que sa propre force. Elle existe à l’état de nature, mais elle est précaire et constamment menacée.
- La liberté civile : obéir à la loi que l’on s’est soi-même prescrite par le contrat social. En apparence plus contraignante, elle est en réalité supérieure car elle est garantie par la communauté et élève l’homme au rang de citoyen moral.
- Point de départ identique : l’homme naît libre, mais vit dans la servitude — paradoxe qu’il s’agit d’expliquer.
- Critique du pouvoir illégitime : ni La Boétie ni Rousseau n’acceptent qu’un seul homme détienne un pouvoir absolu sur d’autres.
- Rôle du consentement : pour les deux, le pouvoir politique ne peut être légitime que s’il repose sur le consentement des gouvernés.
- Héritage humaniste : tous deux s’appuient sur la tradition antique (Cicéron, Aristote, Plutarque) pour fonder leur réflexion.
| La Boétie | Rousseau | |
|---|---|---|
| Époque | Renaissance (XVIe s.) | Lumières (XVIIIe s.) |
| Texte | Discours de la servitude volontaire | Du Contrat Social |
| Question centrale | Pourquoi obéit-on à un tyran ? | Comment être libre en société ? |
| Démarche | Diagnostic : décrit et dénonce | Prescriptif : propose une solution |
| Solution | Cesser de servir (refus passif) | Contrat social et volonté générale |
| Ton | Indignation, rhétorique oratoire | Rigueur philosophique et juridique |
| Héritage | Résistance civile, désobéissance | Démocratie, souveraineté populaire |
→ Ressource officielle Eduscol (PDF)
- La liberté est-elle un état naturel ou une conquête ? — La Boétie et Rousseau la pensent naturelle, mais divergent sur les moyens de la préserver.
- Le consentement rend-il le pouvoir légitime ? — La Boétie montre que le consentement peut être aliéné par l’habitude ; Rousseau en fait le fondement de tout pouvoir juste.
- La désobéissance est-elle la seule réponse à la tyrannie ? — La Boétie prône le refus de servir ; Rousseau propose une refondation du lien social par le contrat.
« Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. »Elle résume l’argument central de La Boétie : la tyrannie ne repose sur aucune force réelle — elle s’effondre dès que les sujets retirent leur consentement. C’est un appel à la désobéissance civile qui a inspiré Thoreau, Tolsïtoï et Gandhi.
« L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux. »Cette phrase pose d’emblée le paradoxe que le Contrat Social cherche à résoudre : comment réconcilier la liberté naturelle de l’homme avec la nécessité de la vie en société ?
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