Analyse de l’extrait « Tu sais ce que c’est, une putain? » dans La vie devant soi de Romain Gary

« Tu sais ce que c’est, une putain ? ». Cette question qui sonne comme une claque apparaît au début du roman La vie devant soi de Romain Gary, aussi connu sous le pseudonyme d’Émile Ajar. L’extrait que nous avons choisi d’étudier révèle toute la complexité du style de Romain Gary. Au fil de ce dialogue cru, sans faux-semblants, entre Momo, le jeune narrateur, et Madame Rosa, le roman aborde sans détour les thèmes de la prostitution, de la famille et de la survie dans un milieu marginal. Dans cet article, nous vous proposons une analyse approfondie de ce passage clé : contexte, enjeux, interprétation du langage. Découvrez pourquoi cet extrait représente particulièrement bien la réflexion sur l’enfance, la dignité et l’humanité qui se déploie dans l’ensemble de l’oeuvre magistrale qu’est La vie devant soi et vous comprendrez pourquoi l’auteur a reçu le prix Goncourt pour ce roman.

L’extrait peut être étudié au Bac de français dans le parcours « personnages en marge, plaisirs du romanesque« .

La vie devant soi (Romain Gary) "Tu sais ce que c’est, une putain ?" Analyse de l'extrait
Momo et Madame Rosa dans La vie devant soi (Romain Gary)

Plan


L’extrait

Lorsque les mandats cessaient d’arriver pour l’un d’entre nous, Madame Rosa ne jetait pas le coupable dehors. C’était le cas du petit Banania, son père était inconnu et on ne pouvait rien lui reprocher ; sa mère envoyait un peu d’argent tous les six mois et encore. Madame Rosa engueulait Banania mais celui-ci s’en foutait parce qu’il n’avait que trois ans et des sourires. Je pense que Madame Rosa aurait peut-être donné Banania à l’Assistance mais pas son sourire et comme on ne pouvait pas l’un sans l’autre, elle était obligée de les garder tous les deux. C’est moi qui étais chargé de conduire Banania dans les foyers africains de la rue Bisson pour qu’il voie du noir, Madame Rosa y tenait beaucoup.

— Il faut qu’il voie du noir, sans ça, plus tard, il va pas s’associer.

Je prenais donc Banania et je le conduisais à côté. Il était très bien reçu car ce sont des personnes dont les familles sont restées en Afrique et un enfant, ça fait toujours penser à un autre. Madame Rosa ne savait pas du tout si Banania qui s’appelait Touré était un Malien ou un Sénégalais ou un Guinéen ou autre chose, sa mère se défendait1 rue Saint-Denis avant de partir en maison à Abidjan et ce sont des choses qu’on ne peut pas savoir dans le métier. Moïse était aussi très irrégulier mais là Madame Rosa était coincée parce que l’Assistance publique ils pouvaient pas se faire ça entre Juifs. Pour moi, le mandat de trois cents francs arrivait chaque début de mois et j’étais inattaquable. Je crois que Moïse avait une mère et qu’elle avait honte, ses parents ne savaient rien et elle était d’une bonne famille et puis Moïse était blond avec des yeux bleus et sans le nez signalétique et c’étaient des aveux spontanés, il n’y avait qu’à le regarder.

Mes trois cents francs par mois rubis sur ongle infligeaient à Madame Rosa du respect à mon égard. J’allais sur mes dix ans, j’avais même des troubles de précocité parce que les Arabes bandent toujours les premiers. Je savais donc que je représentais pour Madame Rosa quelque chose de solide et qu’elle y regarderait à deux fois avant de faire sortir le loup des bois. C’est ce qui s’est passé dans le petit endroit quand j’avais six ans. Vous me direz que je mélange les années, mais ce n’est pas vrai, et je vous expliquerai quand ça me viendra comment j’ai brusquement pris un coup de vieux.

— Écoute, Momo, tu es l’aîné, tu dois donner l’exemple, alors ne nous fais plus le bordel ici avec ta maman. Vos mamans, vous avez la chance de ne pas les connaître, parce qu’à votre âge, il y a encore la sensibilité, et c’est des putains comme c’est pas permis, on croit même rêver, des fois. Tu sais ce que c’est, une putain ?

— C’est des personnes qui se défendent avec leur cul.

— Je me demande où tu as appris des horreurs pareilles, mais il y a beaucoup de vérité dans ce que tu dis.

— Vous aussi, vous vous êtes défendue avec votre cul, Madame Rosa, quand vous étiez jeune et belle ?

Elle a souri, ça lui faisait plaisir d’entendre qu’elle avait été jeune et belle.

— Tu es un bon petit, Momo, mais tiens-toi tranquille. Aide-moi. Je suis vieille et malade. Depuis que je suis sortie d’Auschwitz, je n’ai eu que des ennuis.

Romain Gary (Émile Ajar), La vie devant soi

  1. Se défendre signifie ici se prostituer ↩︎

Problématique pour étudier cet extrait

Comment ce passage met-il en lumière la complexité des relations affectives et sociales dans un univers marqué par la marginalité, à travers la figure maternelle imparfaite de Madame Rosa et les mots crus de Momo sur la prostitution et la survie ?

Axe 1. La figure maternelle complexe et imparfaite de Madame Rosa

  • Dans cet extrait de La vie devant soi, Madame Rosa est dépeinte comme une figure maternelle à la fois forte, vulnérable, et marquée par un passé lourd de souffrances, ce qui construit une image complexe et émouvante, loin du modèle traditionnel et idéal de la mère.
  • Dès les premières lignes, on comprend que Madame Rosa est une femme « vieille et malade », affirmant sa fragilité physique et psychologique. Son passé de déportée à Auschwitz est évoqué avec gravité et douleur, rappelant les traumatismes qui la hantent constamment : elle « est sortie d’Auschwitz » et « n’a eu que des ennuis » depuis. Cette dimension historique et familiale lourde pèse sur son caractère et influence sa manière d’agir envers les enfants qu’elle garde. Le poids du passé, la fatigue, la maladie, imposent à Madame Rosa une souffrance visible mais elle demeure une présence centrale dans ce microcosme familial et social.
  • En même temps, Madame Rosa incarne un rôle maternel pragmatique, teinté d’ambivalence. Elle garde les enfants « pour toucher un mandat », ce qui introduit une dimension économique dans son action, mais elle ne rejette pas les plus fragiles comme le petit Banania, même quand les ressources manquent. Cette solidarité économique ne l’empêche pas d’être affectueuse à sa manière : son attention portée à Momo, qu’elle charge de conduire Banania chez des familles africaines, montre les efforts qu’elle fait pour assurer un semblant de lien social et culturel. La phrase : « Elle était obligée de les garder tous les deux » contient une ambiguïté maternelle, à la fois contrainte et attachement.
  • La relation entre Madame Rosa et les enfants est aussi marquée par la réalité brute, sans illusions : elle « engueule Banania » mais ne le rejette pas, témoignant d’une discipline dure mais juste dans son univers difficile. Son langage cru et direct (« des putains comme c’est pas permis ») renforce son caractère de femme ayant été confrontée aux pires réalités. Cette crudité traduit aussi une forme de sincérité et de franchise dans la relation qu’elle entretient avec Momo, qui, même s’il est un enfant, est traité avec respect et sérieux. Le fait qu’elle sourit quand Momo suggère qu’elle a été un jour « jeune et belle » révèle une certaine tendresse et humanité qu’elle ne cache pas malgré son apparente dureté.
  • Enfin, la scène où elle réagit avec un mélange de douceur et d’autorité à la parole franche de Momo traduit la complexité de leur lien : Madame Rosa ne renie pas son passé, ni sa condition, mais elle se montre aussi sensible à la naïveté et aux questions de l’enfant. En disant « Tu es un bon petit, Momo, mais tiens-toi tranquille », elle rappelle à la fois son rôle de mère protectrice et les exigences que celui-ci implique dans leur univers instable.

Ainsi, Madame Rosa apparaît dans cet extrait comme un personnage profondément humain, pris dans une posture maternelle imparfaite et contraire aux idéaux classiques, mais tout aussi puissante par sa résilience, sa lucidité et son amour indirect. Elle incarne la figure d’une mère qui, malgré ses douleurs, ses limites et les compromis imposés par la précarité, reste le pilier affectif et moral autour duquel s’organise cette famille recomposée et marginale.

Axe 2. La parole crue et naïve de Momo : une vision enfantine et réaliste de la prostitution et de la survie

À travers la narration de Momo, le roman adopte une voix singulière, mêlant la franchise brute de l’enfance et la lucidité tragique de celui qui grandit dans la marginalité.

  • Sa manière de parler de la prostitution, de la famille et de la survie sociale frappe par sa simplicité et son absence de détour, révélant un regard à la fois innocent et profondément réaliste sur le monde.
  • Dans l’extrait, la parole de Momo se distingue par un mélange de naïveté et de crudité qui surprend et bouscule les codes moraux traditionnels. Son célèbre échange avec Madame Rosa :
    — Tu sais ce que c’est, une putain ?
    — C’est des personnes qui se défendent avec leur cul.
    trahit un rapport direct à la réalité, dépouillé de jugement ou de honte mais chargé du vocabulaire brut acquis dans la rue et le milieu social environnant.
  • Cette formulation — « se défendre avec leur cul » — dit tout du point de vue de Momo : il ne perçoit pas la prostitution comme un tabou mais comme une nécessité de survie, une stratégie que la vie impose à certaines personnes. Ce langage cru n’est ni cynique ni choquant pour lui ; il est l’expression spontanée, naïve et pragmatique de ce qu’il observe et comprend.
  • Cette parole enfantine révèle aussi la profonde imprégnation du réel dans la conscience de Momo : il a intégré les réalités du monde des adultes bien avant l’âge, sans filtre ni censure. Il perçoit la prostitution comme un « métier », une forme de « défense » imposée par la précarité, et ne la juge pas moralement. Il manifeste d’ailleurs dans ses échanges avec Madame Rosa une forme de candeur (« Vous aussi, vous vous êtes défendue avec votre cul, Madame Rosa, quand vous étiez jeune et belle ? »), qui mêle instinct de tendresse et absence de tabou, tout en procurant à Madame Rosa une consolation inattendue, comme lorsqu’elle sourit à l’idée d’avoir été jeune et belle.
  • La parole de Momo, en mettant à nu les réalités de la marginalité (prostitution, enfants sans famille, questions d’argent, besoins de survie), remet en question la perception sociale du lecteur. Sa sincérité enfantine invite à voir chaque situation derrière le vocabulaire cru, à en saisir la dimension humaine et existentielle. Il ne condamne ni n’idéalise : il constate, il décrit, il cherche à comprendre.
  • Enfin, cette façon de nommer les choses, sans détour ni euphémisme, fait émerger toute la violence cachée du monde adulte, mais aussi la capacité de résistance, de solidarité et parfois de tendresse qui loge dans cet univers dur.
  • La parole de l’enfant, loin d’être innocente au sens d’ignorante, se fait lucide : elle questionne, interroge, oblige le lecteur à affronter la réalité, tout en révélant la souffrance et le manque affectif qui habitent Momo.

En somme, la parole crue et naïve de Momo donne au roman sa force réaliste et sa profondeur humaine : elle abolit les faux-semblants, dévoile la vérité de la survie sociale et affective ; elle permet aussi, par son mélange de brutalité et de candeur, de redonner une voix et une dignité à ceux qui vivent à la marge, comme Madame Rosa et les enfants qu’elle héberge.

Axe 3. Les enjeux sociaux et affectifs dans un univers marginalisé : famille, abandon et survie

L’extrait met en lumière la profonde précarité des repères familiaux et affectifs dans l’univers décrit par Momo. Dans ce monde de la marge, où l’abandon est presque la règle, les liens de sang s’effacent devant une forme de “famille” recomposée, fragile et dominée par les lois de la survie.

  • La question de la famille traverse tout le passage : les enfants hébergés chez Madame Rosa ne connaissent souvent ni leurs parents ni leur histoire ; ils sont le fruit de situations sociales douloureuses (prostitution, pauvreté, migration). Les mandats d’argent envoyés à Madame Rosa rappellent crûment que l’attachement et la “protection” sont conditionnés par la subsistance : « Lorsque les mandats cessaient d’arriver pour l’un d’entre nous, Madame Rosa ne jetait pas le coupable dehors. » Mais cette solidarité reste précaire, menacée par le manque de ressources ou l’irrégularité des paiements.
  • Les enfants sont tous marqués par l’abandon : Banania, “dont le père était inconnu”, ne reçoit que peu d’argent de sa mère absente ; Moïse, “blond aux yeux bleus”, caché par honte de sa filiation ; Momo lui-même, dont la mère et l’origine demeurent floues, et qui ressent douloureusement ce manque originel. Ce contexte engendre un manque affectif profond : chacun tente de se “raccrocher” à ce qu’il trouve — un sourire, une attention, une reconnaissance.
  • Madame Rosa, bien que “figure maternelle”, n’est pas une mère au sens classique : elle protège, elle gronde, elle gère, mais elle ne peut offrir ni stabilité totale, ni amour désintéressé, preuve de la dureté du contexte.
  • La survie occupe une place centrale : chaque personnage compose avec les réalités de la marginalité. Les mères “se défendent” dans leur lutte pour vivre, quitte à confier leur enfant et disparaitre, “plouff”. Madame Rosa déploie des stratégies pour garder les enfants, pour éviter qu’ils soient séparés selon leurs origines, pour qu’ils conservent un lien ténu avec leur identité (“il faut qu’il voie du noir, sans ça, plus tard il ne va pas s’associer”). L’exil, le placement, les mandats, les petits arrangements du quotidien traduisent cette urgence à s’organiser, à tisser des liens, même provisoires, face à la menace constante de l’isolement ou de la séparation.
  • Enfin, ce passage interroge la notion même d’appartenance et d’identité : comment se construire quand on ne sait rien de son propre passé, quand les racines sont incertaines ? Les expériences de Momo, Banania ou Moïse montrent que les enfants s’attachent à de petits repères, à des gestes d’affection ou à des rituels partagés, pour compenser l’insécurité affective. La recomposition permanente du foyer, l’impossibilité de s’enraciner, l’absence de stabilité illustrent la violence sociale qui pèse sur ces vies.

Ainsi, l’extrait dévoile avec sensibilité la fragilité des liens humains dans la marge, la nécessité de se réinventer une famille aussi instable soit-elle, et le perpétuel défi de l’attachement dans un univers où survie rime trop souvent avec solitude et déracinement.
Ce sont ces enjeux, à la fois sociaux et intimes, qui donnent au roman toute sa force bouleversante.

La vie devant soi : pour approfondir (C1-C2)

Lisez le texte suivant extrait d’une publication scientifique puis répondez aux questions qui suivent.

Un extrait de texte explorant les thèmes de la marginalité, de la prostitution et des relations familiales dans le roman 'La vie devant soi' de Romain Gary, mettant en lumière les complexités des personnages tels que Madame Rosa et Momo.

Questions d’analyse et de compréhension : la « putain » et la maman dans La vie devant soi de Romain Gary

1.
En quoi le personnage de Madame Rosa dans La vie devant soi contredit-il l’idée, relevée par Sybilla Mayer, selon laquelle une prostituée « ne pourrait pas prétendre à une vie de femme normale » et serait incapable d’être une mère ? Illustrer votre réponse en vous appuyant sur l’extrait étudié.
2.
SybiIla Mayer évoque la stigmatisation de la « putain mère », perçue comme doublement « anormale » selon la société. Comment cette double stigmatisation transparaît-elle ou, au contraire, est-elle remise en cause par la relation entre Madame Rosa et les enfants qu’elle élève ?
3.
L’analyse de Sybilla Mayer met en avant des arguments essentialistes selon lesquels la prostitution serait « une maladie » ou le signe d’un défaut dans la « normalité » féminine. À l’aide des propos de Madame Rosa et de Momo dans l’extrait (« Vous aussi, vous vous êtes défendue avec votre cul, Madame Rosa, quand vous étiez jeune et belle ? »), montrez comment le roman traite cette tension entre exclusion sociale et normalité du quotidien.
4.
Comparez la vision « essentialiste » de la prostitution décrite par Sybilla Mayer avec la parole naïve de Momo sur ce sujet dans l’extrait de La vie devant soi. En quoi cette parole d’enfant permet-elle de dépasser ou de nuancer les préjugés évoqués dans l’analyse ?
5.
Dans l’extrait comme dans l’analyse de Sybilla Mayer, la question de l’incompatibilité entre maternité et prostitution revient souvent. Selon vous, comment La vie devant soi contribue-t-il à complexifier la réflexion sur l’identité des femmes, en particulier celles qui, comme Madame Rosa, naviguent entre plusieurs rôles stigmatisés ?

Réponses

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1. En quoi le personnage de Madame Rosa dans La vie devant soi contredit-il l’idée, relevée par Sybilla Mayer, selon laquelle une prostituée « ne pourrait pas prétendre à une vie de femme normale » et serait incapable d’être une mère ?

Madame Rosa incarne une femme ayant exercé la prostitution, mais qui assume aussi un rôle maternel fort auprès d’enfants abandonnés. Contrairement au préjugé décrit par Sybilla Umayer selon lequel les prostituées seraient « anormales » et inaptes à être mères, le roman montre qu’une femme ayant connu la prostitution peut créer un foyer, donner de l’affection et transmettre des valeurs à des enfants, même dans la précarité. La tendresse, la sollicitude – mais aussi la discipline de Madame Rosa – font d’elle une figure maternelle complexe, loin de l’image réductrice et stigmatisante des « putain-mères » incapables de normalité ou de sentiments maternels.

2. Sybilla Mayer évoque la stigmatisation de la « putain mère », perçue comme doublement « anormale » selon la société. Comment cette double stigmatisation transparaît-elle ou, au contraire, est-elle remise en cause par la relation entre Madame Rosa et les enfants qu’elle élève ?

Dans le roman, la maternité de Madame Rosa ne la protège pas du stigmate : son passé est connu, et son activité actuelle reste marginale. Mais le regard que portent sur elle les enfants, surtout Momo, est exempt de mépris et de jugement ; au contraire, il l’admire, la questionne, cherche chez elle des repères. Le texte remet ainsi en cause la double stigmatisation (être mère et prostituée = double exclusion) évoquée par Umayer : Madame Rosa n’est ni réduite à son passé ni rejetée à cause de son rôle maternel, mais intégrée dans un tissu de relations affectives et sociales où la solidarité primerait sur le jugement. La vision du roman nuance donc le rejet social théorisé par Umayer, en montrant la possibilité d’un lien humain au-delà du stigmate.

3. L’analyse de Sybilla Mayer met en avant des arguments essentialistes selon lesquels la prostitution serait « une maladie » ou le signe d’un défaut dans la « normalité » féminine. À l’aide des propos de Madame Rosa et de Momo (« Vous aussi, vous vous êtes défendue avec votre cul […] »), montrez comment le roman traite cette tension entre exclusion sociale et normalité du quotidien.

Dans l’extrait, la parole directe et dépourvue de jugement moral de Momo (“se défendre avec leur cul”) illustre l’écart entre la vision essentialiste pathologisante évoquée par Umayer et la réalité sociale ordinaire vécue dans le roman. Madame Rosa n’est pas présentée comme “malade” ni anormale : son passé de prostitution est abordé avec pragmatisme, parfois avec humour ou tendresse, jamais avec fatalité. Cette banalisation romanesque s’oppose au discours social qui “essentialise” et pathologise la figure de la prostituée : le roman réaffirme ainsi une forme de normalité de l’existence de Madame Rosa, et même de sa dignité de femme et de mère.

4. Comparez la vision « essentialiste » de la prostitution décrite par Sybilla Mayer avec la parole naïve de Momo sur ce sujet dans l’extrait de La vie devant soi. En quoi cette parole d’enfant permet-elle de dépasser ou de nuancer les préjugés évoqués dans l’analyse ?

La parole de Momo, empreinte de naïveté, “se défendre avec leur cul”, n’est ni infamante ni culpabilisante : elle traduit l’apprentissage d’un enfant confronté à la dureté du réel, mais sans les filtres des adultes ou de la société. Cette innocence, alliée à une certaine lucidité, désamorce la vision essentialiste qui ferait de la prostituée une femme “différente”, “malade” ou inhumaine. Chez Momo, la prostitution est une modalité de survie imposée par la nécessité économique et sociale, non une marque d’aliénation ou de monstruosité. Son regard d’enfant invite donc à nuancer les préjugés traditionnels signalés par Umayer, en redonnant leur complexité humaine aux femmes concernées.

5. La question de l’incompatibilité entre maternité et prostitution revient souvent dans l’analyse de Sybilla Mayer et dans le regard social. Selon vous, comment La vie devant soi contribue-t-il à complexifier la réflexion sur l’identité des femmes, en particulier celles qui, comme Madame Rosa, naviguent entre plusieurs rôles stigmatisés ?

La vie devant soi remet radicalement en question l’idée d’incompatibilité entre maternité et prostitution. Par la création d’un personnage principal à la fois ancienne prostituée et mère de substitution pour de nombreux enfants, le roman montre que l’identité féminine peut se construire dans la discontinuité, l’ambivalence et même la contradiction des rôles. Madame Rosa, malgré le stigmate social, exerce une autorité, un attachement et parfois une tendresse maternelle. Le roman prône une pluralité des identités féminines, contredisant l’assignation univoque des femmes à une seule place sociale (« pute » ou mère, mais pas les deux). Ainsi, l’œuvre de Romain Gary complexifie et enrichit la réflexion sur ce que la société considère comme “vivable”, “acceptable” ou “admise” pour une femme.

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