En français, il existe une quantité impressionnante d’insultes sexistes, visant spécifiquement les femmes : « conne », «pute», « putain », « garce », « salope »…et presque toutes ont un point commun : elles ramènent les femmes à leur corps, à leur sexualité réelle ou supposée, plutôt qu’à leurs idées ou à leurs actes.
Pourquoi la langue française est-elle à ce point saturée d’injures sexistes, alors que les équivalents masculins sont souvent moins violents ou moins connotés sexuellement ? On comprend mieux en regardant l’étymologie de ces mots. On voit la manière dont ils fabriquent et entretiennent des stéréotypes de genre et comment notre vocabulaire quotidien prolonge parfois inconsciemment (et parfois exprès!) des rapports de pouvoir inégalitaires.

Injures sexistes et réduction au corps
Les insultes comme « pute », « salope », « garce », « connasse » ciblent quasi systématiquement la sexualité féminine jugée excessive, déviante ou en dehors de la norme pudique attendue soit au travers des parties génitales (conne et connasse viennent du latin « cunnus » = le sexe féminin).
Écoutez en 1mn l’étymologie d’un certain nombre d’insultes sexistes :
Récemment, le scandale des miss destituées pour avoir traité leurs concurrentes de « putes » (« grosses putes » plus précisément) laisse songeur.


Dominique Lagorgette, linguiste, professeure en sciences du langage, montre que «pute » et « putain » font partie d’une série d’appellations qui sanctionnent les femmes dont la sexualité s’affranchit des normes patriarcales.

C’est intéressant parce que parfois on applique parfois ces insultes à des hommes pour les dégrader « deux fois » en les féminisant !
Dans le cas de « garce », depuis le XIIᵉ siècle le mot est neutre, puis il devient injurieux à partir du XVIIIᵉ siècle pour désigner une « femme publique » (une prostituée) avant de dériver vers l’idée de femme méchante ou malveillante.
Quand on insulte les hommes on passe aussi par le féminin
Plusieurs analyses (Soralia, Zaccour & Lessard…) montrent que beaucoup d’insultes adressées aux hommes les rabaissent en les associant au féminin ou à l’homosexualité : « fils de pute », « pédé », « tafiole », etc.
Autrement dit, la hiérarchie est double :
- Pour insulter une femme, on attaque directement son corps ou sa sexualité (« pute », « salope », « garce », « conne »).
- Pour insulter un homme, on le rabaisse en le rapprochant de ce féminin dévalorisé (insultes « féminisantes » ou homophobes).
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Les insultes envers les hommes font aussi souvent référence à leurs capacités/ manque de capacités : idiot, crétin, imbécile, incapable, gougnafier (bon à rien, inutile)…
Voici un récapitulatif de certaines insultes sexistes communes en français, qui elles ciblent et ce à quoi elles renvoient :
| Insulte | Cible | Ce à quoi elle renvoie | Analyse |
|---|---|---|---|
| CONNE | Femmes | Anatomie génitale féminine (latin cunnus) | Réduction à l’organe sexuel → mépris sexuel |
| PUTE / PUTAIN | Femmes | Prostitution, sexualité « excessive » | Sanction de la sexualité hors mariage |
| SALOPE | Femmes | Promiscuité sexuelle, saleté morale | Association sexe et souillure |
| GARCE | Femmes | Femme « mauvaise », sexualité déviée | Du neutre « fille » → femme perfide/sexuelle |
| FILS DE PUTE | Hommes | Mère prostituée → féminisation | Rabaissement par la sexualité maternelle |
| PÉDÉ / TAFIOLE | Hommes | Homosexualité → féminisation | Homme « pas assez viril » |
| CONNARD / CON | Hommes | Anatomie (con) + bêtise | Moins anatomique, plus « imbécile » |
| ENFOIRÉ | Hommes | enfoirer = « salir, souiller » signifie « bon à rien » | Pas genré, mais vulgaire |
| LÂCHE / DÉBILE | Hommes | Caractère, intelligence | Attaque des qualités « masculines » |
Finalement, des analyses comme celles de Séverine Hettinger ou de collectifs féministes soulignent que ces injures agissent comme une « police de genre » : elles sanctionnent toute femme qui ne reste pas à sa place, et tout homme qui s’en éloigne.
Insulter en renvoyant les femmes à leur corps
Les travaux sur le langage sexiste montrent que les insultes adressées aux femmes réduisent la personne à un rôle sexuel ou à une fonction corporelle comme nous l’avons vu plus haut.
Quant aux formes masculines de ces insultes sexistes, elles existent parfois (« salaud ») mais avec une connotation différente, moins stigmatisante ou moins centrée sur le corps.
À noter : Des couples comme « gars (pas insultant) / garce (insultant) », « coureur (pas insultant) / coureuse (insultant), « entraîneur / entraîneuse » sont des exemples classiques de dissymétrie sémantique : le féminin est sexualisé et dévalorisé !
Donc les injures sexistes ne sont pas des mots « neutres » , elles participent à un système qui contrôle les corps et les conduites surtout des femmes, et dévalorise tout ce qui est associé au féminin.
Injures sexistes, et dans les autres langues ?
Ce phénomène de réduction des femmes à leur corps via les insultes n’est pas spécifique au français : il est structurel dans de nombreuses langues indo-européennes bien évidemment.
En anglais, « pussy » (littéralement « chat », mais vulgairement vagin) est devenu synonyme de lâcheté ou faiblesse, tandis que « cunt » (vagin) reste l’une des insultes les plus violentes, réservée presque exclusivement aux femmes pour signifier mépris sexuel ou stupidité viscérale.

En espagnol, « coño » (vagin) est une insulte universelle d’extrême violence, et « puta » (prostituée) sanctionne toute femme jugée trop libre sexuellement, avec des dérivés comme « cabrona » (corneille, femme adultère) qui perpétuent la stigmatisation corporelle.
Dans ces langues comme en français, les injures masculines passent souvent par la féminisation (« pussy » pour un homme perçu comme « non viril ») ou des attaques abstraites (« asshole », « maricón » ou encore « marica » en Colombie ).
Cela montre encore une fois de quelle manière agit une hiérarchie linguistique où le féminin est dévalorisé et sert de socle commun à la dégradation des femmes ET des hommes.
Pour approfondir
Il est intéressant de lire Michel Foucault et son Histoire de la Sexualité (1976). Il explique notamment que depuis le XVIIe siècle, il n’y a pas eu RÉDUCTION du discours sur le sexe, mais AUGMENTATION croissante. Le pouvoir ne fonctionne pas en interdisant de parler de sexe, mais en encourageant au contraire à le faire. C’est beaucoup plus efficace qu’une interdiction.

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