Le roman La vie devant soi, qui a reçu le prix Goncourt en 1975, l’année de sa publication, est un incontournable de la littérature à plusieurs titres. Après avoir étudié l’incipit de l’oeuvre, étudions un extrait qui vient peu après l’incipit, celui où Momo, le personnage principal, nous donne un premier aperçu de l’univers de la prostitution et des enfants de prostituées dont il fait partie et dont s’occupe Madame Rosa.
L’extrait de La vie devant soi que nous avons choisi d’analyser ici illustre avec force la dureté alliée à la tendresse d’un univers marginal, vu à travers les yeux d’un enfant qui cherche à comprendre l’amour et à trouver sa place malgré l’abandon. Madame Rosa incarne cette dualité entre souffrance, passé lourd et présence protectrice. Le texte nous plonge dans une communauté marquée par la précarité sociale. Le style direct et oral permet au lecteur de se sentir proche du jeune narrateur si touchant.

Plan
La vie devant soi : extrait
Madame Rosa était déjà vieille et fatiguée même sans ça et elle le prenait très mal parce qu’elle avait déjà été persécutée comme Juive. Elle grimpait ses six étages plusieurs fois par jour avec ses quatre-vingt-quinze kilos et ses deux pauvres jambes et quand elle entrait et qu’elle sentait le caca, elle se laissait tomber avec ses paquets dans son fauteuil et elle se mettait à pleurer car il faut la comprendre. Les Français sont cinquante millions d’habitants et elle disait que s’ils avaient tous fait comme nous même les Allemands n’auraient pas résisté, ils auraient foutu le camp. Madame Rosa avait bien connu l’Allemagne pendant la guerre mais elle en était revenue. Elle entrait, elle sentait le caca, et elle se mettait à gueuler « C’est Auschwitz ! C’est Auschwitz ! », car elle avait été déportée à Auschwitz pour les Juifs. Mais elle était toujours très correcte sur le plan raciste. Par exemple il y avait chez nous un petit Moïse qu’elle traitait de sale bicot mais jamais moi. Je ne me rendais pas compte à l’époque que malgré son poids elle avait de la délicatesse. J’ai finalement laissé tomber, parce que ça ne donnait rien et ma mère ne venait pas mais j’ai continué à avoir des crampes et des convulsions pendant longtemps et même maintenant ça me fait parfois mal au ventre. Après j’ai essayé de me faire remarquer autrement. J’ai commencé à chaparder dans les magasins, une tomate ou un melon à l’étalage. J’attendais toujours que quelqu’un regarde pour que ça se voie. Lorsque le patron sortait et me donnait une claque je me mettais à hurler, mais il y avait quand même quelqu’un qui s’intéressait à moi.
Une fois, j’étais devant une épicerie et j’ai volé un œuf à l’étalage. La patronne était une femme et elle m’a vu. Je préférais voler là où il y avait une femme car la seule chose que j’étais sûr, c’est que ma mère était une femme, on ne peut pas autrement. J’ai pris un œuf et je l’ai mis dans ma poche. La patronne est venue et j’attendais qu’elle me donne une gifle pour être bien remarqué. Mais elle s’est accroupie à côté de moi et elle m’a caressé la tête. Elle m’a même dit :
— Qu’est-ce que tu es mignon, toi !
J’ai d’abord pensé qu’elle voulait ravoir son œuf par les sentiments et je l’ai bien gardé dans ma main, au fond de ma poche. Elle n’avait qu’à me donner une claque pour me punir, c’est ce qu’une mère doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s’est levée, elle est allée au comptoir et elle m’a donné encore un œuf. Et puis elle m’a embrassé. J’ai eu un moment d’espoir que je ne peux pas vous décrire parce que ce n’est pas possible. Je suis resté toute la matinée devant le magasin à attendre. Je ne sais pas ce que j’attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais là avec mon œuf à la main. J’avais six ans ou dans les environs et je croyais que c’était pour la vie, alors que c’était seulement un œuf. Je suis rentré chez moi et j’ai eu mal au ventre toute la journée. Madame Rosa était à la police pour un faux témoignage que Madame Lola lui avait demandé. Madame Lola était une travestie de quatrième étage qui travaillait au Bois de Boulogne et qui avait été champion de boxe au Sénégal avant de traverser et elle avait assommé un client au Bois qui était mal tombé comme sadique, parce qu’il ne pouvait pas savoir. Madame Rosa était allée témoigner qu’elle avait été au cinéma avec Madame Lola ce soir-là et qu’après elles ont regardé la télévision ensemble. Je vous parlerai encore plus de Madame Lola, c’était vraiment une personne qui n’était pas comme tout le monde car il y en a. Je l’aimais bien pour ça.
Les gosses sont tous très contagieux. Quand il y en a un, c’est tout de suite les autres. On était alors sept chez Madame Rosa, dont deux à la journée, que Monsieur Moussa l’éboueur bien connu déposait au moment des ordures à six heures du matin, en absence de sa femme qui était morte de quelque chose. Il les reprenait dans l’après-midi pour s’en occuper. Il y avait Moïse qui avait encore moins d’âge que moi, Banania qui se marrait tout le temps parce qu’il était né de bonne humeur, Michel qui avait eu des parents vietnamiens et que Madame Rosa n’allait pas garder un jour de plus depuis un an qu’on ne la payait pas. Cette Juive était une brave femme mais elle avait des limites. Ce qui se passait souvent, c’est que les femmes qui se défendaient allaient loin où c’était très bien payé et il y avait beaucoup de demande et elles confiaient leur gosse à Madame Rosa pour ne plus revenir. Elles partaient et plouff. Tout ça, c’est des histoires de mômes qui n’avaient pas pu se faire avorter à temps et qui n’étaient pas nécessaires. Madame Rosa les plaçait parfois dans des familles qui se sentaient seules et qui étaient dans le besoin, mais c’était difficile car il y a des lois. Quand une femme est obligée de se défendre, elle n’a pas le droit d’avoir la puissance paternelle, c’est la prostitution qui veut ça. Alors elle a peur d’être déchue et elle cache son môme pour ne pas le voir confié. Elle le met en garderie chez des personnes qu’elle connaît et où il y a la discrétion assurée. Je ne peux pas vous dire tous les enfants de putes que j’ai vus passer chez Madame Rosa, mais il y en avait peu comme moi qui étaient là à titre définitif. Les plus longs après moi, c’étaient Moïse, Banania et le Vietnamien, qui a été finalement pris par un restaurant rue Monsieur le Prince et que je ne reconnaîtrais plus si je le rencontrais maintenant, tellement c’est loin.

Note : « se défendre » est une manière de dire que les personnes se prostituent. C’est une manière d’évoquer un acte difficile et stigmatisé. Les personnes qui se prostituent le font souvent pour survivre, pour « se défendre » face aux conditions économiques et sociales extrêmement précaires dans lesquelles elles évoluent. Autrement dit, la prostitution apparaît comme une réponse forcée, un moyen de « se protéger » ou de se maintenir à flot dans un environnement hostile.
Analyse de l’extrait
Comment cet extrait met-il en lumière, à travers le regard d’un enfant, la complexité des relations humaines dans un contexte de précarité, mêlant souffrance, marginalité et questionnement sur l’identité?
Pour répondre à cette question, voici 3 axes d’analyse.
AXE 1 : Le portrait humain et contrasté de Madame Rosa vu à travers des yeux d’enfant
Dans cet extrait, Madame Rosa est présentée comme un personnage complexe, mêlant la souffrance, la dureté et la tendresse, à travers le regard empreint d’innocence du narrateur, Momo. Ce portrait contrasté illustre à la fois la charge physique et psychologique qui pèse sur elle, loin de tout stéréotype simpliste.
Tout d’abord, Madame Rosa est décrite comme une femme « déjà vieille et fatiguée », dont la lourdeur physique est soulignée par la mention précise de ses « quatre-vingt-quinze kilos » et « ses deux pauvres jambes ». Cette image concrète traduit non seulement la fatigue corporelle, mais aussi la difficulté quotidienne de sa condition sociale : vivre et s’occuper d’enfants dans un appartement au sixième étage sans ascenseur est une épreuve physique intense. Ce détail du poids et de l’effort nécessaire pour « grimper ses six étages plusieurs fois par jour » est à la fois réaliste et chargé d’empathie, mettant en lumière les limites imposées par le corps vieillissant dans un environnement qui n’est pas adapté.
La mémoire traumatique est également au cœur de son portrait. Madame Rosa est « persécutée comme Juive » et a survécu à la déportation à Auschwitz. Cette expérience extrême laisse des traces indélébiles : chaque fois qu’elle « sentait le caca », image maladroite mais très forte du malheur et de la saleté qu’elle côtoie, elle réagit avec une douleur intense, se laissant « tomber… dans son fauteuil » et pleurant. Le cri récurrent « C’est Auschwitz ! C’est Auschwitz ! » traduit à la fois la souffrance personnelle et la charge historique qui pèse sur elle ; c’est un rappel de l’horreur qu’elle a vécue et qui reste présente dans son quotidien.
Par ailleurs, l’ambivalence (dureté/délicatesse) de Madame Rosa ressort nettement à travers la narration de Momo. Si elle manifeste une certaine dureté, notamment à travers des insultes racistes (« un petit Moïse… sale bicot »), elle fait preuve aussi d’une « délicatesse » particulière envers le narrateur, ce que Momo ne comprend pas toujours mais ressent profondément. Cette ambivalence montre une figure maternelle imparfaite, marquée par la vie, la souffrance et un contexte social difficile, mais capable d’affection, de protection et d’humanité.
Enfin, Madame Rosa apparaît comme une femme digne, dotée d’une lucidité parfois amère sur le monde et les humains, notamment lorsqu’elle ironise sur la résistance allemande face à l’occupation, ce qui révèle sa force de caractère et son humour noir. Cette force endure malgré la fatigue et la douleur, donnant à Madame Rosa une stature à la fois tragique et profondément humaine.
Ainsi, à travers le regard innocent mais sensible de Momo, Madame Rosa se dévoile comme une femme complexe, aux multiples facettes où cohabitent souffrance, amertume, tendresse et dignité. Ce portrait contribue à la richesse thématique du roman en incarnant la mémoire historique, la fragilité humaine et la force de la survie dans un univers marqué par la précarité et la marginalité. L’ancienne prostituée est dépeinte comme une « figure maternelle« .
AXE 2: La voix de Momo : la souffrance d’un enfant sans mère
Dans La vie devant soi, la narration à la première personne est portée par Momo, un enfant d’origine arabe dont le regard mêle innocence et lucidité. Son point de vue singulier donne toute sa force au roman, car il permet de saisir la complexité d’un monde dur à travers la naïveté d’un enfant confronté à la précarité, la douleur et le besoin d’amour.
Dès le récit de ses tentatives pour attirer l’attention, notamment par le vol d’un œuf ou d’une tomate, Momo exprime son désir profond d’être vu, reconnu et aimé. Ces actes sont les manifestations maladroites d’un enfant abandonné qui cherche à combler un vide affectif :
« J’attendais toujours que quelqu’un regarde pour que ça se voie… je me mettais à hurler, mais il y avait quand même quelqu’un qui s’intéressait à moi. »Cette phrase traduit l’angoisse et la solitude de Momo, ainsi que l’importance cruciale de la reconnaissance humaine pour son équilibre. À travers sa voix, le lecteur perçoit aussi sa souffrance physique et morale, parfois exprimée avec simplicité, parfois voilée dans des images crues (« il sentait le caca », « mal au ventre toute la journée »), illustrant la dureté de son quotidien. Pourtant, son récit conserve une fraîcheur, une spontanéité qui tranche avec la gravité des faits ; la simplicité de son vocabulaire et la répétition de certains motifs renforcent cette impression d’oralité, de sincérité enfantine.
Momo dévoile également une maturité précoce. Il comprend que Madame Rosa est une figure maternelle imparfaite mais essentielle, qu’il apprend à aimer malgré les limites qu’elle impose. Cette voix oscillant entre tendresse, incompréhension et douleur donne au texte une profondeur émotionnelle puissante et invite le lecteur à partager les questionnements et les espoirs d’un enfant à la recherche d’une place dans un monde complexe.
La voix de Momo est un précieux point d’entrée dans l’univers du roman, faisant émerger à la fois l’innocence d’un regard enfantin, la dureté d’une condition précaire, et l’intensité d’un besoin vital d’amour et de reconnaissance. C’est cette combinaison qui rend le récit touchant, vivant et universel.
Axe 3 : Le cadre social et communautaire : une marginalité multiculturelle marquée par la précarité et la solidarité fragile
Cet extrait de La vie devant soi donne à voir un univers social profondément marqué par la marginalité, la diversité culturelle et la précarité, mais aussi par une solidarité fragile qui se construit dans l’adversité.
D’abord, le cadre dépeint est celui d’un quartier populaire de Belleville, lieu de convergence d’origines et d’identités multiples : Juifs, Arabes, Africains, enfants de parents souvent absents ou en difficulté. Cette diversité témoigne d’un milieu cosmopolite où cohabitent des personnes issues d’horizons variés, souvent en situation de grande vulnérabilité. La description des enfants confiés à Madame Rosa révèle une population marquée par l’exil, la misère sociale, l’abandon familial voire la stigmatisation liée à la prostitution ou à la maladie.
Sur le plan matériel, la précarité est omniprésente. Madame Rosa doit gérer seule un groupe d’enfants placés, dans un appartement situé au sixième étage sans ascenseur, et elle a elle-même une santé fragile. Leur vie quotidienne est faite d’efforts constants, d’insécurité, et d’un manque d’assurance quant à leur avenir. Cette situation traduit un microcosme de précarité urbaine qui reflète les difficiles réalités sociales des marges de la société française des années 1970.
Cependant, malgré ces conditions rudes, se dessine une forme de solidarité fragile mais essentielle. Madame Rosa incarne un pilier protecteur dans cet univers chaotique, tenant une “pension clandestine” où des enfants en rupture trouvent un refuge. Des figures comme Monsieur Moussa, l’éboueur, ou Madame Lola, travestie ancienne championne de boxe, témoignent de cette communauté atypique où les liens se tissent parfois dans la douleur mais aussi dans l’entraide. Cette solidarité ne prétend pas à l’idéal : elle est marquée par les absences, les tensions, mais elle reste vitale.
Enfin, ce cadre social souligne les enjeux de frontière et d’exclusion. Les lois sociales, la stigmatisation des familles de prostituées, l’éclatement des liens familiaux classiques confrontent les personnages à une réalité où la “famille” est souvent recomposée et où la reconnaissance sociale fait défaut. Cette marginalité contraint les personnages à créer des formes alternatives de relations affectives et communautaires.
En somme, le cadre social présenté dans l’extrait nous immerge dans une marginalité urbaine où la diversité culturelle enrichit une communauté en lutte, où la précarité impose dureté et résilience, et où la solidarité, bien que fragile, devient un moteur essentiel de survie et d’humanité.
La vie devant soi : exercices pour approfondir
Exercice de vocabulaire : comprendre et enrichir son lexique
- Texte à compléter
Complétez les phrases suivantes avec les mots ou expressions tirés de l’extrait ci-dessous. Vous pouvez vous aider du contexte pour choisir le mot approprié.
Mots à utiliser : épuisée, déportée, cage d’escalier, précarité, délicatesse, stigmatisation, devenir invisible, marginalité, faux témoignage, soutenir, abandon
a) Madame Rosa, malgré sa grande fatigue et sa lourdeur physique, continue à s’occuper des enfants, même si la vie lui semble une sorte de combat quotidien au sixième étage sans ascenseur, dans cette __________ difficile à supporter.
b) Avoir été __________ à Auschwitz laisse des traces profondes dans son comportement et sa manière de réagir à certaines situations.
c) Les enfants que Madame Rosa accueille vivent souvent dans la __________, un monde où ils se sentent exclus de la société.
d) Parfois, pour attirer l’attention, Momo vole quelques produits dans les magasins, sans vouloir vraiment voler mais plutôt pour ne pas __________ totale.
e) Malgré ses colères et ses paroles rudes, Madame Rosa fait preuve d’une étonnante __________ à l’égard de certains enfants, en particulier envers Momo.
f) Madame Rosa est accusée de __________ et se rend à la police pour défendre une amie, montrant qu’elle doit aussi se battre contre des attaques extérieures.
g) La __________ sociale et culturelle de ces quartiers fait que de nombreux enfants sont livrés à eux-mêmes, abandonnés par leurs parents.
- Recherche de synonymes
Proposez un ou deux synonymes pour chacun des mots suivants pris dans l’extrait.
- Persécutée
- Convulsion
- chaparder
- Expressions à expliquer
À l’aide du contexte de l’extrait, expliquez le sens des expressions suivantes :
- « Se défendre » (pour parler de la prostitution)
- « Elle a peur d’être déchue »
4. Expliquez avec vos mots dans quel contexte les enfants sont confiés à Madame Rosa, et par qui, en vous appuyant sur l’extrait.
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Activité tres intéressante. Dommage qu »on ne puisse pas la faire imprimer et travailler avec les apprenants
Bonjour et merci pour ce message 🙂 nous sommes en train de travailler sur le site en ce moment, nous proposerons les activités en PDF pour les membres dans les jours qui viennent. Restez connecté(e) !